Savoir diriger le regard sur une photo

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Comment faire pour diriger le regard du lecteur d’une photographie ?

Si la photographie est un art, savoir diriger le regard du spectateur dans une photographie devient primordial pour en assurer une bonne lecture. Est-ce véritablement obligatoire et, dans l’affirmative, comment procéder ?

Diriger le regard du lecteur

Notons ici que, dans notre culture occidentale, le regard se dirige de gauche à droite, comme notre écriture, notre lecture et donc aussi la lecture d’une photo. Ce n’est évidemment pas vrai dans d’autres cultures. Les « conseils » qui suivent ne peuvent donc s’appliquer qu’à notre manière de faire. Il va cependant de soi qu’il ne s’agit en aucun cas d’injonctions et qu’une lecture d’image ne deviendra pas caduque si l’auteur de ladite image la fait partir de la droite !

Pourquoi ?

Les premières questions que doit se poser le photographe au moment de déclencher sont celles qui concernent la composition et le cadrage de sa photo, et d’assurer une exposition correcte. Rien là que de très banal, même si c’est parfois oublié ou transgressé, volontairement ou non.

Quoi qu’il en soit, vient ensuite l’idée que sa photo est destinée à être regardée, d’abord par lui, mais aussi par d’autres personnes.

Lui sait très bien – en principe – ce qu’il a voulu faire et surtout montrer. C’est moins évident pour d’autres « lecteurs » de son image.

Il faut donc faire en sorte que le regard du lecteur soit guidé au travers de l’image, de la façon dont le photographe pense sa lecture. Et ce, parce que c’est la meilleure façon de faire comprendre ce qu’il a voulu faire.

Est-ce vraiment obligatoire ?

Toutes les réponses sont possibles ! Toutefois, une composition rigoureuse aidera à la lecture de la photo.

S’il a composé sa photo avec soin, le photographe pensera que le lecteur va la comprendre immédiatement, et qu’il va la parcourir de la façon « logique » ayant présidé à sa création. Dans ce cas, il est probable qu’il jugera superflu de guider le regard du lecteur. Or, il n’est aucunement garanti que ce lecteur aura la même manière de penser que lui, ou la même culture photographique. Le risque existe donc que le regard du lecteur se perde dans l’image sans parvenir à capter avec justesse la démarche du photographe.

C’est en pareil cas – que l’on ne peut pas prévoir – qu’il est judicieux de guider le regard. Car si l’auteur de la photo est unique, les lecteurs seront sans doute nombreux et très différents les uns des autres. Et donc, on ne peut pas connaître à l’avance toutes les lectures possibles. La démarche de guidage s’en trouve donc justifiée.

Toutefois, elle n’est pas obligatoire pour toutes les images ! Certaines sont directement lisibles de la même manière par tout un chacun.

Ainsi, il n’existe pas trente-six mille façons de lire cette photo d’un paysage du Vercors (le Grand Veymont, point culminant à 2341 m) : le sujet s’impose de lui-même, il occupe la place principale dans l’image, on ne peut pas passer à côté sans le voir.

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Le grand Veymont, face Ouest

 

Mais ce n’est pas toujours aussi évident pour d’autres photos.

 

Quelques techniques pour diriger le regard

Les règles de composition constituent un élément important – pour certains, même, essentiel – pour guider le regard du lecteur d’une photo. Gardons cependant à l’esprit que les règles, c’est très bien mais elles elles ne sont pas toujours applicables et elles dépendent aussi de facteurs comme le format de l’image restituée. Et parfois, il est bon de s’en détacher, surtout si cela permet de valoriser d’une façon différente le sujet de la photo.

La règle des tiers

C’est une règle bien connue et largement pratiquée. Trop, parfois, et pas toujours à bon escient. Il s’agit là de placer les éléments importants de la photo sur les points d’intersection des lignes imaginaires qui divisent l’image en neuf parties égales (les lignes des tiers). Cette technique crée un parcours visuel logique. Mais attention : on n’est évidemment pas obligé de placer un élément sur CHACUN des 4 points d’intersection de ces lignes. Si on le faisait, il faudrait qu’il y ait une progressivité d’intérêt visuel d’un point à un autre. Très difficile pour nombre de photos !

Dès lors, en placer un seul est déjà un point positif. Notons que cette façon de procéder est beaucoup plus fréquente pour les photos de format rectangulaire (3:2 ou 4:3) que pour les photos au format carré (1:1). Dans le format carré, le sujet est très souvent positionné au centre, point sur lequel se dirige quasi automatiquement le premier regard.

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Dans cette photo, le cormoran est placé au tiers supérieur gauche, positionnement logique dans le sens du vol, avec de l’espace devant lui. Il n’aurait pas été judicieux, dans ce sens, de le placer au tiers supérieur droit, où il aurait semblé « buter » sur le bord de l’image. Admettons aussi que, plus encore que pour le Grand Veymont, ci-avant, la problématique du sujet ne se pose pas !

Les lignes directrices

Ici, on préconise d’utiliser les lignes naturelles ou artificielles présentes dans la scène (routes, rivières, éléments d’architectures, branches) pour guider l’œil vers le sujet principal. Les lignes diagonales sont particulièrement dynamiques et, par conséquent, recherchées et recommandées.

C’est notamment le cas dans la photo de titre. Il s’agit d’une vue des Iles Sanguinaires, en Corse. D’où qu’il parte, le regard arrive toujours sur la tour génoise, à droite. Il est dirigé, depuis la gauche, par la pente des « collines » successives. Depuis la droite, le chemin emprunté par les promeneurs conduit irrésistiblement vers le sommet, donc à la tour.

On peut très souvent utiliser cette méthode dans les vues urbaines : le tracé des rues et l’implantation des immeubles offrent de nombreuses possibilités.

C’est aussi le cas dans d’autres domaines. Par exemple, en proxi-photographie comme pour la photo du papillon, ci-dessous :

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La branche de lavande, avec sa netteté progressive, attire le regard vers le sujet, le papillon. Une lecture inversée manquerait de logique, le regard partant de la netteté pour se noyer ensuite dans le flou de plus en plus prononcé.

 

En outre, dans cette photo, la couleur de la lavande et celle du papillon attirent aussi le regard. Voir plus loin le paragraphe consacré à la couleur.

Il faut toutefois se méfier des lignes directrices naturelles. Parfois, elles amènent le regard vers autre chose que le sujet principal. Les deux photos ci-dessous illustrent cet état de choses :

 

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Dans l’image de gauche, on souhaitait faire porter le regard vers la tour située au tiers supérieur droit. Or, il s’avère que la courbure du ponton le dirige, au contraire, vers les immeubles situés au fond sur la gauche de l’image. Il aurait alors fallu pouvoir inverser la courbure du ponton.

De la même manière, sur la photo de droite, le regard est guidé de façon naturelle vers … les embarcations proches. Pourtant, le but était de le diriger vers l’ensemble de l’image de cette « marina ».

L’encadrement naturel

Utiliser des éléments du décor (branches, fenêtres, arches) pour créer un cadre dans le cadre qui dirige l’attention vers le centre d’intérêt.

C’est cette manière de procéder que j’ai utilisée pour la photo ci-dessous, prise depuis le Pont au Change, à Paris. Explication en photos :

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D’où aussi l’irrégularité de la « forme » de l’encadrement.

Ce n’est pas toujours très simple à obtenir dans tous les cas de figure. Mais quand la situation se présente d’utiliser cette possibilité, il est judicieux de ne pas s’en passer et de la mettre en oeuvre du mieux possible. C’est aussi cette même technique que j’ai utilisée pour une photo prise dans un parc zoologique :

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Dans cette photo (extraite d’une plus large, mais limitée par le matériel utilisé), les deux primates « s’inscrivent » naturellement dans un triangle formé par le tronc d’arbre, la corde et le socle qui les supporte. Le regard se dirige donc naturellement vers eux, d’autant plus facilement que la couleur de leur « chevelure » attire elle aussi le regard. Notons, par ailleurs, que leur positionnement forme aussi un triangle dont le sommet aurait été coupé (donc, en fait, un parallélépipède). En quelque sorte, un triangle dans un triangle.

Le contraste et la lumière

L’œil est naturellement attiré par les zones les plus lumineuses et contrastées. Il est donc judicieux d’utiliser un éclairage sélectif ou de rechercher des contrastes naturels pour mettre en valeur le sujet.

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Dans cette photo, on combine l’utilisation d’un cadre naturel et celle de la lumière pour la scène centrale.

La profondeur de champ

Une faible profondeur de champ (grande ouverture) permet d’isoler le sujet en floutant l’arrière-plan, concentrant ainsi l’attention. C’est très souvent le cas en macro :

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Ici, même le support de l’insecte n’est pas net, favorisant ainsi le report du regard vers le « gendarme ».

À l’inverse, une grande profondeur de champ peut créer des plans successifs qui guident et/ou influencent le regard. Ce paysage du Vercors (depuis les montagnes du Col du Rousset) l’illustre efficacement. Le relief, mais aussi la couleur qui s’atténue progressivement, participent grandement à valoriser la profondeur de champ. Le regard, qui aurait pu rester sur la paroi sombre de droite, peut ainsi voyager vers les lointains.

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La couleur

Les couleurs vives ou contrastantes attirent l’œil. On peut donc utiliser une couleur dominante pour créer un point focal, ou au contraire, une petite touche de couleur dans un environnement neutre.

Selon le cas, on peut aussi envisager, en post-traitement, une désaturation totale ou partielle de ce qui n’est pas le sujet principal.

Dans la photo ci-dessous, la couleur jaune/vert du saule pleureur attire irrésistiblement le regard du spectateur. Et ce, d’autant plus qu’elle occupe une place importante sur la photo.

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Le mouvement et la gestuelle

Quand on photographie des personnes, leurs gestes et leur regard peuvent diriger celui du spectateur. Le regard d’un portrait attire immédiatement l’attention. L’objectif est de créer un parcours visuel logique qui amène naturellement l’œil vers les éléments importants de la composition. Plus facile à dire qu’à réaliser ? Sans doute, surtout pour un non spécialiste du portrait.

Mais ceci est valable aussi pour les animaux. Notez, cependant, que l’impact n’est pas le même, selon que l’image est exposée en format 3:2 ou en format carré (1:1). Dans le cas du format carré, le regard semble davantage attiré par les « lèvres » rouges et l’œil de l’autruche, alors qu’il est un peu plus « dilué » dans le format 3:2.

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On le devine aisément et ces quelques photos le démontrent : le regard que porte l’observateur sur une photo résulte largement des méthodes mises en œuvre par l’auteur pour guider ce regard vers ce qu’il estime essentiel. Et, c’est pour permettre d’atteindre ce but qu’il convient de soigner cadrage et composition, de préférence dès la prise de vue, quitte à améliorer les choses en post-traitement.

 

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