Photographier la couleur des ombres

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« La couleur des ombres ». Non, ce n’est pas le titre d’un roman policier ou d’espionnage. Ce serait plutôt une interrogation qui vient à l’esprit de bien des photographes et qui en entraîne d’autres.

  • Les ombres ont-elles une (ou des) couleur(s) ?
  • Comment peut-on photographier la couleur des ombres et de quels sujets ?

Nos lecteurs et lectrices peuvent se reporter, si besoin, à l’article qu’avait rédigé notre collègue Valia en janvier 2017. Cet article traitait de la façon de photographier les ombres, mais pas de leur couleur.

Comment se forment les ombres ?

Parmi toutes les questions qui peuvent se poser, c’est la toute première.

Les ombres sont créées par l’obstruction de la lumière. Cependant, cette affirmation brutale mérite quelques précisions.

Le principe de base

La lumière se déplace en ligne droite. Quand un objet opaque ou semi-transparent se trouve sur le trajet de rayons lumineux, il empêche, totalement ou partiellement, la lumière de passer. La zone qui ne reçoit plus ou qui reçoit moins de lumière devient une ombre. C’est exactement ce qui se passe lors des éclipses de Soleil, de Lune…

Toutefois, cette affirmation est à nuancer. En effet, la lumière ne se déplace en ligne droite que dans les milieux homogènes, uniformes. En cas de changement de milieu (un obstacle, des particules de poussière, un champ gravitationnel important), elle peut être déviée. Quelques exemples :

  • Le phénomène de réfraction qui provoque un changement de direction si le milieu évolue : c’est ce qui se passe quand la lumière passe de l’air à l’eau. Et c’est aussi le cas quand la lumière passe au travers de lentilles (comme des lunettes ou des objectifs photo !). Il se produit alors une courbure de la lumière qui nécessite des corrections ;
  • Le phénomène de diffraction qui se traduit par une déviation autour d’un obstacle, d’une fente. Souvent quand la lumière rencontre un petit obstacle ou une ouverture de taille comparable à sa longueur d’onde ;
  • Celui de la diffusion : la lumière est constamment déviée dès qu’elle traverse des particules (poussière, brouillard, fumées, nuages et autres)
  • Il existe aussi le phénomène dû à la courbure espace-temps qui fait que la lumière suit une trajectoire courbe.

Bref, il est exceptionnel que le trajet de la lumière soit complètement rectiligne. Il y a toujours des déviations, qui, cependant, ne sont pas toujours visibles à l’œil nu. Mais bon, cela n’affecte pas réellement la couleur des ombres !

Les éléments nécessaires

Pour qu’une ombre existe, il faut trois éléments :

  • Une source de lumière ;
  • Un objet avec une opacité suffisante pour bloquer la lumière, partiellement ou totalement ;
  • Une surface pour recevoir l’ombre (un mur, le sol…). Attention, dans ce cas, à ne pas confondre ombre et reflet lorsqu’il s’avère que la surface « réceptrice » est réfléchissante (eau, vitres, etc.).
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Une photo avec des ombres (prise dans un cimetière du sud de la France, sous un soleil bien présent)

Les types d’ombres et leurs caractéristiques

Quelques définitions et/ou explications (voir aussi ce lien) :

  • L’ombre propre : c’est la partie de l’objet lui-même qui n’est pas éclairée ;
  • L’ombre portée : c’est la zone sombre projetée sur une surface derrière l’objet ;
  • La taille de l’ombre dépend de la distance entre la source lumineuse et l’objet. Plus l’objet est proche de la source, plus son ombre est grande ;
  • La netteté varie selon la taille de la source : une petite source (comme une ampoule, une LED) crée des ombres nettes, tandis qu’une grande source (comme le ciel nuageux) produit des ombres floues aux bords progressifs ;
  • La direction de l’ombre est toujours opposée à la source de lumière ;
  • On distingue souvent deux zones : l’ombre portée et la pénombre. L’ombre très sombre au centre est l’ombre portée, tandis que la zone plus claire autour, où la lumière est partiellement bloquée, est la pénombre ;
  • La lumière se propageant en ligne droite, les ombres reproduisent généralement la silhouette de l’objet qui les crée.

Les ombres ont-elles une (ou des) couleur(s) ?

Cela va sans doute en étonner beaucoup : les ombres ont effectivement une couleur, bien que, le plus souvent, elles apparaissent simplement « sombres » à première vue ! Mais « sombre » n’est pas une couleur. C’est seulement le reflet (si l’on peut dire) de l’intensité de la lumière.

La couleur des ombres peut varier en fonction de plusieurs facteurs, notamment la lumière qui les éclaire, la couleur de l’objet qui les projette, et la nature de la surface sur laquelle elles sont projetées.

Les couleurs sont influencées

En général, une ombre est perçue comme une zone d’obscurité. Cependant, la couleur de cette zone d’obscurité peut être influencée par la lumière qui l’éclaire. Par exemple, une ombre projetée par un objet sur une surface ensoleillée peut sembler avoir une teinte bleutée. Cela est dû à la diffusion de Rayleigh, qui est le processus par lequel la lumière du soleil est diffusée à travers l’atmosphère. Cet article, et cet autre, à orientation plutôt scientifique, expliquent le phénomène. La diffusion de Rayleigh fait que la lumière du soleil est plus bleue, et donc plus diffusée, vers le bas, ce qui donne à l’ombre un aspect bleuté.

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Observer la couleur bleutée des ombres des arbres, au premier plan, sur la neige. Elles contrastent avec les ombres, en bas à gauche, sur l’herbe, nettement plus « noires ».

Quelques influences

La couleur de l’ombre peut également être influencée par la couleur de l’objet qui la projette. Par exemple, la couleur de l’ombre d’une aubergine violette sera plus foncée que celle d’une ombre de pomme, car l’aubergine est d’une couleur plus sombre.

La couleur de l’ombre peut aussi être influencée par la nature de la surface sur laquelle elle est projetée. Par exemple, une ombre projetée sur une surface de couleur rouge peut avoir une teinte rougeâtre, tandis qu’une ombre projetée sur une surface de couleur bleue peut avoir une teinte bleutée. La nature du matériau constituant cette surface peut aussi influer sur la couleur de l’ombre : certains absorbent la lumière, d’autres la renvoient.

Voici la photo de titre non coupée :

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Les ombres paraissent de couleur plutôt uniforme. Mais, quand on regarde un extrait 100 % de l’image, on constate le contraire : si, au premier plan, la couleur « tire » vers le vert de l’herbe, il n’en est rien sous l’arbre de gauche où la couleur est nettement plus foncée :

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D’autres facteurs influençants

Les ombres ne sont jamais complètement noires dans la réalité. Leur couleur dépend de plusieurs facteurs :

  • La lumière ambiante : la couleur des ombres est influencée par la lumière diffuse de l’environnement (ciel bleu, surfaces réfléchissantes).
  • Le contraste de température de couleur : si la source principale de lumière est chaude (soleil couchant orangé, par exemple), les ombres paraîtront plus bleues par contraste, même si, objectivement, elles ne le sont pas autant.
  • Les surfaces environnantes : une ombre près d’un mur rouge recevra des reflets rougeâtres.

Il est important de noter que la couleur perçue de l’ombre peut être différente de sa couleur réelle en raison de l’induction chromatique : un phénomène par lequel une couleur a tendance à projeter sa teinte complémentaire sur une couleur voisine.

On peut penser que les ombres dans la photo prise dans un cimetière ci-dessus sont toutes de couleur identique. En tous cas à première vue. Dans la réalité, il n’en est rien !

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Qu’on en juge par le tableau ci-dessous :

N° de l’ombre

(les couleurs sont testées sur le point le plus bas de l’ombre)

Code couleur en valeur hexadécimale Code couleur en valeur RGB
#594228 RGB(89,66,40)
2 #4c3632 RGB(76,54,34)
3 #4a3624 RGB(74,54,36)
4 #674a32 RGB(103,74,50)
5 #593f22 RGB(89,63,34)
6

(testée près de l’attache basse de la gouttière)

#1f140d RGB(31,20,13)

 

Et il ne faut pas passer sous silence un autre élément important, l’adaptation chromatique. En effet, notre cerveau compense automatiquement : il ne fait pas la différence entre une ombre d’une couleur et une autre d’une autre couleur. Il voit seulement une ombre. Il faut avouer, à cet égard, que les différences sont assez ténues. Mais l’appareil photo, lui, capture la réalité physique. Toutefois, traiter ensuite cette réalité est une autre difficulté gouvernée par des algorithmes d’origine… humaine !

Comment peut-on photographier la couleur des ombres et de quels sujets ?

Les ombres sont un sujet photographique fascinant qui révèle la complexité de la lumière.

Pour ce qui est de photographier les ombres elles-mêmes, se reporter à l’article visé supra peut-être utile à nombre d’entre nous. Mais pour la couleur de ces ombres ? Et les ombres de quels sujets ? On n’aura évidemment pas les mêmes problèmes à résoudre selon que l’on voudra photographier l’ombre dans un paysage ou celle d’un objet de petite taille.

Photographier les ombres de quels sujets

A priori, tout ce qui peut se présenter. Que ce soit des êtres humains, des animaux, des fleurs, des objets, des paysages, tout peut soit générer des ombres, soit accueillir des ombres d’autres éléments. Avec cependant peut-être quelques impossibilités, notamment géographiques : je ne vois pas trop comment on pourrait photographier l’ombre de l’Everest sur la Méditerranée… et vice versa ! Mais sinon, la plupart du temps, c’est juste une question d’éclairage.

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Noter, dans cette photo, la différence, sous l’arche centrale, entre le reflet des arbres sur l’eau (reflet qui n’est pas une ombre !) avec les ombres de cette arche sur l’eau. Noter aussi les ombres sur l’ouvrage lui-même, largement influencées par la lumière et par la couleur de la pierre.

Les moments et lieux propices :

  • Les heures dorées (lever/coucher du soleil) offrent les contrastes les plus spectaculaires : les ombres seront particulièrement bleues/violettes ;
  • Les jours ensoleillés avec un ciel bleu intense créent des ombres colorées ;
  • Sur la neige : c’est un excellent support (bien blanc quand elle est fraîche) qui révèle les teintes subtiles ;
  • Sur des surfaces blanches ou neutres, pour mieux révéler les couleurs des ombres ;
  • Toute lumière directionnelle forte est propice à créer des ombres.

Mais il n’est pas obligatoire de s’en tenir à ces seules propositions, bien au contraire. Rechercher – et trouver ! – d’autres moments ou lieux peut s’avérer un jeu intéressant et gratifiant. Par exemple, chercher des scènes avec un fort contraste entre zones ensoleillées chaudes et ombres fraîches. Les paysages enneigés au coucher du soleil sont particulièrement spectaculaires pour ce phénomène ! Il ne reste qu’à espérer que l’avenir nous apportera encore ces paysages enneigés.

Avec quels réglages techniques ?

Selon les habitudes et choix de chacun(e) en gardant cependant à l’esprit quelques « incontournables » :

  • Balance des blancs manuelle : régler sur « lumière du jour » ou « soleil » plutôt que « auto » pour préserver les teintes naturelles ;
  • Exposer pour les hautes lumières ou les tons moyens plutôt que pour les ombres, afin de conserver les détails. On pourra toujours éclaircir les ombres, si nécessaire, alors qu’on ne pourra jamais sauver une zone véritablement « cramée » ;
  • Utiliser le format RAW, notre leitmotiv, pour, le cas échéant, récupérer plus d’informations – notamment colorimétriques – en post-traitement ;
  • Éviter cependant de sous-exposer avec excès : un peu de pratique permet d’affiner les choix pour ne retenir que les plus efficaces. Généralement, une sous-exposition de -1/3 EV ou -2/3 EV est suffisante. À expérimenter !

Conseils de composition

Ces conseils ne sont pas tant destinés à révéler la couleur des ombres qu’à obtenir des nuances qui, elles, iront dans ce sens.

  • Jouer avec les formes géométriques créées par les ombres ;
  • Chercher les motifs répétitifs ou les silhouettes intéressantes : plus les sujets générant des ombres seront variés en couleurs, plus les ombres seront aussi variées. À chacun d’essayer d’en tirer le meilleur. On n’est pas obligé de n’avoir que des ombres dont le noir serait absolu. (voir ce sujet) ;
  • Expérimenter avec les ombres portées sur différentes textures : ce sera bien sûr plus difficile dans la nature qu’en studio. Cependant, même pour un paysage, en variant les heures de prise de vue, on peut aussi faire varier le résultat. C’est toujours vrai, et pour d’autres sujets aussi.

Notez bien aussi que les peintres impressionnistes comme Claude Monet ont été parmi les premiers à représenter fidèlement les ombres colorées. Observer leurs œuvres peut aider à « voir » ces couleurs que notre cerveau a tendance à neutraliser automatiquement.

Et en post-traitement

Il peut, selon le cas, être utile :

  • D’augmenter légèrement la saturation des teintes moyennes et sombres ;
  • D’éviter de noircir les ombres, afin de préserver leurs couleurs et leurs détails ;
  • Si c’est possible de jouer sur la balance des blancs de façon différente pour les hautes lumières et les ombres.

Et un très grand bravo à toutes les lectrices et à tous les lecteurs qui parviendront à déceler et à révéler en photo un « subtil distinguo » dans les œuvres qu’ils (elles) photographient ou photographieront ! Quand le hasard ne fait pas bien les choses, ce n’est pas ce qui est le plus aisé à obtenir.

 


 

Pour qui souhaiterait approfondir les « mystères de l’ombre », hors du contexte photographique, deux excellents articles d’une même autrice (le premier et le deuxième), découverts après la rédaction du nôtre, admirablement documentés et davantage orientés « peinture », apporteront bien plus d’informations. Rien n’empêchera, bien entendu, de s’en inspirer dans un contexte photographique !

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