Les débuts de la photographie sont marqués par trois « couleurs » (noir, gris, blanc) qui soulignent que la couleur, telle que nous la connaissons, n’existait pas encore dans la photo.
Malgré cette présence de trois « valeurs », on appelle la photo des débuts, au choix : photo monochrome, photo en noir et blanc. Observons que ces dénominations sont particulièrement impropres :
- « Monochrome » signifie « une seule couleur ». Or, on y rencontre du noir, du blanc et des nuances de gris (jusqu’à 256 nuances pour une image 8 bits).
- « Photo en noir et blanc » signifie, stricto sensu, qu’on ne pourrait y rencontrer que du noir pur ou du blanc pur. Ce serait totalement inesthétique et d’une rare platitude !
Mais existe-t-il une dénomination tout à fait exacte et appropriée pour ce type de photo ? Sans doute pas ! D’autant que l’habitude de cette dénomination a été prise depuis longtemps.
Noir, gris, blanc sont-ils des couleurs ?
Quelques définitions informatiques de base
En informatique (et c’est important en photo numérique), les nombres (les lettres aussi) sont représentables par différents systèmes de codage. Sans entrer dans des détails rébarbatifs pour des non informaticiens, quelques notions à connaître :
- en codage binaire, c’est-à-dire en « base 2 », on n’utilise que des 0 et des 1
- en codage décimal, c’est-à-dire en « base 10 », on utilise les chiffres 0 à 9 inclus, donc 10 valeurs « de base »
- et enfin en codage hexadécimal, c’est-à-dire en « base 16 » (« hexa est un préfixe qui signifie 6 et décimal veut dire 10), on utilise les chiffres de 0 à 9 et les lettres A à F.
Il en existe bien d’autres, nous n’évoquons sommairement ici que les plus connus/répandus. Les lectrices et lecteurs trouveront quelques éléments d’information ICI ou encore LA.
En photo, on connaît davantage les espaces de couleur RVB (Rouge, Vert, Bleu) ou, en anglais RGB (Red, Green, Blue), sRGB, AdobeRGB, etc.
Le noir
Par hypothèse, le noir indique une absence totale de lumière. La lumière, cet élément essentiel qui permet de voir quelque chose, et de faire des photographies « lisibles », tant il est étymologiquement vrai que ce mot signifie « écrire (ou dessiner) avec la lumière ». Dans l’obscurité totale, quelle que soit la qualité de notre vision, on ne distingue aucune forme. Il serait donc totalement impossible et vain de vouloir représenter visuellement ce qui est invisible. Sauf, bien sûr, à faire appel à l’imagination. Mais ce n’est alors plus la réalité.
Informatiquement parlant, le noir est représenté, en code hexadécimal, par la valeur #000000, et, en code RGB par la valeur 0 0 0. Cela signifie une absence totale de rouge, de vert, de bleu.
Le blanc
Si l’on tient un raisonnement similaire, le blanc représente en quelque sorte l’opposé du noir, c’est-à-dire la lumière absolue. Celle qui « crame » tout, et ainsi abolit aussi toute vision de forme et ne permet donc pas de représenter quoi que ce soit, du moins en théorie pure. Il répond au code hexadécimal #FFFFFF et au code RGB 255 255 255.
Le gris
Si l’on prétendait être un puriste et ne pratiquer que la photo en noir et blanc, cela reviendrait donc à représenter des formes uniformément noires sur un fond uniformément blanc ou inversement. Des « ombres chinoises » en quelque sorte. L’intérêt d’une telle expression photographique unique n’apparaît pas évident, non ? Esthétiquement, il y a indubitablement mieux à faire. Et c’est ce que permet le gris.
Le gris est une infinité de valeurs comprises entre le noir et le blanc absolus. C’est pourquoi on parle de « nuances de gris ».
Non seulement le gris permet de modeler et de diversifier les photos, mais, en plus, il sert de base pour le calcul de la « bonne exposition », celle que de nombreux connaisseurs déterminent au moyen d’une « charte de gris ». A cet égard, un très bon article est publié sur ce site.
Le gris « de base » est codé #808080 en hexadécimal et 128,128,128 en RVB, soir exactement le « milieu » entre le noir (0,0,0) et le blanc (255,255,255),
Alors, si on vous dit qu’une photo en noir et blanc doit comporter du noir et du blanc, c’est vrai mais ce n’est pas suffisant : il y faut aussi DES gris.
Voici 3 images d’un même sujet : l’une en couleurs, la deuxième en nuances de gris (que l’on nomme du N&B), la troisième en NOIR ET BLANC. Quelle est la moins « regardable » ?
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Les pionniers du « noir et blanc »
Représenter le réel sur une surface raisonnable a probablement été le rêve des inventeurs de la photographie.
Pour y parvenir , il a fallu essuyer de nombreux échecs, utiliser différentes techniques, bien souvent sommaires, existant à l’époque et, surtout, en inventer de nouvelles.
Aujourd’hui, on trouve cela très dépassé et on n’y pense plus. Mais les pionniers ont déployé, eux, des trésors d’ingéniosité pour parvenir à présenter des images « regardables ». Bien avant l’arrivée des grands fabricants de supports d’images que sont, par exemple, Kodak ou Fuji.
Nos illustres prédécesseurs photographes en argentique « noir et blanc » ont éprouvé bien des difficultés avec les supports d’images (verre, papier, films, etc.). Mais ils n’avaient pas à gérer ces codages informatiques. En revanche, la chimie était bien dans leurs soucis quotidiens. Les concepteurs de nos appareils numériques modernes doivent, eux, maîtriser toutes ces données informatiques. Pour notre plus grande satisfaction, évidemment !
Mais croyez-vous que c’en est fini de la recherche dans ce domaine argentique ? Bien sûr que non ! De nombreux jeunes photographes, ou moins jeunes, aujourd’hui encore, s’adonnent à des recherches pour obtenir des rendus originaux, souvent très personnels, grâce à des techniques jusqu’ici inconnues. De récentes conférences à la BNF (Bibliothèque Nationale de France) ont permis d’en donner une approche.
Peut-on photographier dans le noir absolu
On peut d’ores et déjà répondre par la négative si l’on s’en tient aux équipements les plus courants. Certes, les cellules des appareils modernes savent déceler de la lumière même dans des valeurs très basses (IL -3, par exemple), mais ce n’est pas encore du noir absolu. Un appareil Pentax mythique (le LX) savait déjà « descendre », en mode automatique, jusqu’à l’IL -6,5, ce qui est juste exceptionnel et rarissime.

On peut certes toujours jouer sur le temps de pose (en mode manuel, le plus souvent), pour dépasser les limites techniques des automatismes. Ou pour déceler un peu de lumière là ou l’œil n’en perçoit pas. On peut aussi utiliser de la lumière infrarouge qui, si elle est invisible, permet de détecter la chaleur que peut émettre un animal, une personne, voire un objet. Et ainsi en dessiner la forme. C’est une technique parfois utilisée par certaines caméras de surveillance.
Il n’empêche qu’une question se posera toujours : hormis les cas particuliers de surveillance ou de « pièges photo » utilisés pour observer le comportement des animaux, de nuit et dans des zones non éclairées, quel intérêt y a-t-il à tenter de photographier ce qui n’est pas visible ? Poser la question, c’est déjà un peu y répondre, non ? La représentation du noir en photo présente de grandes difficultés. En peinture, de très rares génies comme Pierre Soulages sont parvenus à le maîtriser. Alors gardons à l’esprit que, malgré leurs ressemblances parfois, photographie et peinture ne répondent pas obligatoirement aux mêmes buts et, surtout, ne peuvent pas être appréhendés avec les mêmes outils. Ce qui est une évidence absolue.
Représenter le monde en noir, blanc, gris
Une autre évidence : le monde n’a jamais été, dans le réel, noir, blanc et gris. Il a toujours été en couleurs. Et s’il a longtemps été représenté dans ce que l’on appelle le « monochrome » c’est surtout dû aux facteurs et conditions de l’époque :
- la chimie ne permettait pas de représenter les couleurs,
- le matériel de prise de vue et de traitement était trop sommaire pour pouvoir intégrer la couleur,
- les opérateurs n’avaient pas toujours une formation suffisante,
- quand elle est apparue, la couleur présentait des coûts dissuasifs,
- etc.
Mille raisons pourraient être invoquées, toutes résolues au fil du temps par ce qui caractérise l’humain : son intelligence. C’est la source principale du progrès, du moins quand elle n’est pas dévoyée !
Mais, dans ce début de 3ème millénaire, alors même que la couleur s’était imposée, semblait-il définitivement, voilà que de nombreux photographes prônent un retour à la photo « en noir et blanc ». Un effet de mode ? Une tendance durable ?
Un retour vers le monochrome : un effet de mode…
S’il fallait absolument prendre parti, j’opterais sans doute (mais c’est très personnel et il faut nuancer) pour l’effet de mode, pour diverses raisons, pas obligatoirement objectives :
- La nostalgie du « c’était mieux avant » : il existera toujours, quelles que soient les générations, une partie de la population et, parmi elle, des photographes, qui estimera que cette affirmation reste vraie, quel que soit le domaine. C’est un argument très subjectif mais auquel il est vain de vouloir s’opposer.

- Le retour à la notion de « structure » de la photo, quelque peu rognée par la couleur. La structure d’une photo apparaît souvent beaucoup plus nettement en monochrome. Et, surtout, elle revêt dans ce cas une importance capitale alors que la couleur pourrait l’atténuer ou « l’invisibiliser ». C’est encore plus vrai quand il s’agit d’éléments graphiques.
- Le noir et blanc fait la part belle aux contrastes de lumière, permettant un rendu différent : ça, c’est indéniable. C’est peut-être d’ailleurs un des arguments qui font que les photos monochromes de quelques illustres photographes restent des références absolues pour beaucoup. Personne ne peut affirmer que ces mêmes photos mais en couleur auraient tout autant traversé le temps.
Les photos suivantes n’ont pas du tout cette ambition, et de loin, mais elles permettent de voir la différence entre la couleur et le monochrome, qui apparaît plus « dramatique ».






Toutefois, il faut avoir conscience que :
- la photo NB a toujours existé et, surtout, qu’elle offre des éléments de langage très différents de ceux portés par la couleur,
- la couleur est marquée par une certaine databilité. Les clichés des années 60, 70, 80, 90 sont reconnaissables au travers de la chimie, et pour les années 2000 par l’aspect numérique,
…mais qui pourrait durer assez longtemps
Pourquoi ?
parce qu’il existe des « adeptes »
Ce n’est pas une nouveauté : il existe et il existera encore des inconditionnels du « Noir et Blanc » photographique, qui ne trouvent pas dans la couleur les émotions portées par le monochrome.
C’est tout à fait respectable et ce « parti-pris » se justifie dans bien des situations.
parce qu’aujourd’hui existe à nouveau du matériel dédié
Attention : nous ne parlons pas d’un retour à l’argentique, qui est un autre « retour vers le passé » qui a aussi ses justifications et ses adeptes, mais seulement d’une remise au goût de la photo monochrome. Le seul « frein » véritable, dans ce cas, c’est le manque relatif de matériel de tirage, si l’on compare à ce qui existait, disons, il y a une cinquantaine d’années, le temps disponible (c’est très chronophage) et, dans bien des cas, l’espace disponible. Quand on veut faire soi-même ses développements et tirages, il n’est pas tenable, dans la durée, de se contenter d’une simple salle de bains. Il est évidemment préférable de disposer d’un local dédié et équipé en conséquence.
Aux débuts du numérique la photo avait, semble-t-il définitivement, pris le chemin de la couleur. Alors même que les capteurs auraient déjà pu produire seulement du noir et blanc, les fabricants leur ont adjoint divers « artifices » (par exemple matrice de Bayer) pour leur permettre de représenter la couleur. Personne alors ne songeait au monochrome. Ce n’est plus le cas depuis quelques années, que ce soit par nostalgie ou pour toute autre raison, on s’intéresse à nouveau à la photo noir et blanc.
Bien sûr, les logiciels de post-traitement permettaient déjà de transformer en monochrome les images brutes (RAW) qui, en tout état de cause, contenaient les informations nécessaires pour être traduites en couleur. Mais il faut croire qu’en fin de compte il restait des insatisfactions.
mais de deux marques seulement
C’est peut-être ce qui a amené 2 constructeurs à concevoir et/ou exploiter des capteurs spécifiquement dédiés à de la photo monochrome, incapables, donc, de produire des images en couleur. D’autres suivront peut-être, en fonction du succès rencontré par ceux qui « ont osé ».
Le 1er d’entre eux, Leica, a ainsi, depuis 2019, produit plusieurs APN monochromes, tous au format 24*36, ou proche : un compact (Q2 Monochrom) à objectif fixe, puis deux télémétriques (M 10 puis M11 Monochrom) à objectifs interchangeables. Leur qualité est aux standards Leica, tout comme leur prix.
Le 2ème plus récemment, est Pentax avec son K-3 III Monochrome au capteur de format APS-C (test sur PentaxKlub), cher mais nettement plus abordable.

L’avenir nous dira si le concept peut se pérenniser… ou pas ! En tous cas, du matériel existe pour produire directement des photos en monochrome.
« penser différemment » ses photos
On revient un peu vers les fondamentaux de la photo que le développement des photophones et leur inondation du marché avaient quelque peu fait oublier.
On peut faire des photos de qualité avec des smartphones, mais de là à parler de photo d’art, avec des capteurs aussi petits… Cela nécessiterait beaucoup de traitements internes complémentaires avec un appareil pas vraiment prévu pour ça.
C’est donc vers ces fondamentaux que se tournent à nouveau des photographes exigeants. Vers les principes de base : la composition fine, l’équilibre des contrastes, le rendu qualitatif « à l’ancienne », toutes choses qui ont fait aimer la photo avant l’arrivée des photophones. Et, parmi ces rendus, le noir et blanc occupe une position privilégiée, symbole de qualité (à tort ou à raison), et de la nécessité de « penser » une image qui ne sera pas jetée aux oubliettes sitôt prise !
Et c’est facilité par l’évolution des logiciels de traitement des photos numériques. Ils sont toujours plus performants, disposent de fonctionnalités évoluées, y compris dans la transformation en noir et blanc pour ceux qui ne possèderaient pas d’APN directement dédié.
Toutefois l’avenir restera à la couleur
En tous cas pour une grosse majorité d’images.
Pourquoi ? Parce que, tout simplement, tout ne peut pas se représenter objectivement sans la variété des couleurs. Les paysages, par exemple : même les grands peintres du passé, à l’époque où la photo était en monochrome – et d’ailleurs mal considérée par beaucoup – les présentaient en couleurs.
Aussi parce que la couleur permet de distinguer plus facilement des choses qui pourraient se confondre en noir et blanc. Avec de la lumière il est facile de distinguer un pull-over rouge d’un pull-over identique mais bleu ou vert. Faites l’expérience en les plaçant côte à côte dans une pièce plongée dans l’obscurité : si aucune source lumineuse ne vient les « frapper », ils apparaîtront gris et l’absence de couleur amènera à les confondre.
Dans les images suivantes, la version couleur rend mieux le visage représenté : on a vraiment l’impression de voir des yeux verdâtres, des pommettes et une lèvre supérieure de couleur rose etc. toutes choses que masque la version monochrome. De même, le « losange de mosaïque » qui entoure le visage se distingue beaucoup plus nettement en couleur.


C’est la même chose en « macro » ou en photo rapprochée où la couleur s’avère très souvent supérieure au monochrome :


alors que certaines photos animalières ne souffrent pas, bien au contraire, du noir et blanc :
Toutefois, même si à l’avenir la couleur l’emportera la plupart du temps, il restera de la place pour ce qui est une autre façon de concevoir l’image, pas forcément rétrograde ou nostalgique, mais peut-être un peu plus artistique.
Galerie de photos
Deux images de la Plaza de España à Séville (assemblage de plusieurs clichés) : une version traitée de façon actuelle, l’autre à l’ancienne. Le monochrome permet aussi des rendus très différents avec les logiciels actuels !


Des photos (© fyve) prises avec le K-3 III Monochrome :
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D’autres images en noir & blanc (© fyve), en galerie du test du K-3 III Monochrome
©Micaz et © fyve : toutes les photos sont la propriété de leurs auteurs respectifs.










5 réponses
J’ ai finalement craqué pour le K3 III monochrome et je ne le regrette pas, le rendu des photos est extrêmement fin et le modelé rappelle les résultats obtenus avec le format 120.
Obtenir de bonnes photos en noir et blanc demande une autre quête que celle d’ un capteur couleur, la recherche des contrastes différenciés et du rythme.
Quel est le filtre couleur idéal afin d’optimiser le résultat, voici actuellement ma recherche.. dur de trouver ces filtres maintenant, pas de stock ou de possibilité de commander.
Bonjour
En 2024, lea question des filtres ne se pose que pour un nombre réduit de photographes : beaucoup shootent en Jpeg et utilisent, quand c’est nécessaire, les modes de rendus présents sur les boîtiers.
Mais, s’agissant des filtres physiques eux-mêmes, vous trouverez quelques indications dans un de nos articles de … 2017 (!).
En revanche, pour ce qui est des fabricants et des fournisseurs, ils se font de plus en plus rares ! Essayez peut-être du côté des « grands noms » (Lee, Cokin, NiSi, B&W, …), mais je ne vous certifie pas que vous aurez satisfaction.
En complément au retour de Micaz, il n’y a pas de filtre idéal.
En fait, tout dépend de ce que vous souhaitez mettre en avant comme dominante, et donc ce que vous souhaitez moins voir comme couleur (et ce même si on shoote en jpeg). Pour avoir testé le K-3 III M, je trouve que le vert a souvent du mal à ressortir en NB et que les tons jaunes à rouge méritent mieux. Je préconise donc l’utilisation d’un filtre orange pour ce boitier. Mais c’est ma vision
Merci pour vos réponses, je vais donc essayer un filtre orange, après avoir essayé un jaune-vert peu convaincant
bonjour,
après quelques essais, le choix d’ un filtre orange donne une image plus » dramatique « , tout en éclaircissant les verts …un effet moins intense peut, il me semble être obtenu à l’ aide d’un filtre polarisant circulaire, avec un ciel plus profond et différencié.
Un grand merci pour vos articles, toujours judicieux.