Nous avons déjà évoqué cette question dans un article de novembre 2020. Les choses n’ont guère changé en 2026. La même question, toujours d’actualité, mérite donc d’être à nouveau posée, à l’ère du smartphone où chaque instant peut être capturé. Pour mieux comprendre ce que les média appellent souvent « les enjeux », voici un bref état des lieux chiffré de notre rapport à la photographie.
Une production photographique toujours plus importante
On pourrait même dire qu’elle est explosive, tellement les chiffres donnent le vertige : 1,8 trillion de photos (environ 1 825 000 000 000) ont été prises dans le monde en 2024, soit près de 5 milliards par jour. Les prévisions pour 2025 étaient de 2,1 trillons. Pour mettre cela en perspective, c’est plus de photos prises en une seule année que durant l’ensemble des 150 premières années d’existence de la photographie. Cet article (en anglais) donne des précisions intéressantes à ce sujet. L’histogramme qu’il publie est aussi très explicite ! On y apprend, par ailleurs, qu’un citoyen américain prend en moyenne 20 photos par jour, quand un européen se contente de moins de 5 photos/jour.
La progression est fulgurante. En 2010, nous prenions environ 350 milliards de photos par an. En 15 ans à peine, ce nombre a été multiplié par six. Seules les années 2020 et 2021 ont connu une certaine stagnation, et même une baisse par rapport aux années précédentes : la pandémie COVID-19 n’y est sans doute pas étrangère !
Or, les ventes d’appareils photographiques dédiés exclusivement à la photo et la vidéo sont globalement en baisse. Cette croissance s’explique donc principalement par la démocratisation des smartphones équipés d’appareils photo de plus en plus performants. La part de ces derniers dans la production photographique est passée de 85 % en 2017 à 94 % en 2023. Les appareils standard ne représentent donc plus que 6 % de la production totale.
Une observation pour situer l’ampleur du « problème » : en prenant une photo par seconde, en continu, il faudrait à un photographe plus de 61 000 ans pour atteindre le nombre total de photos prises dans le monde… en un an seulement !
Les raisons et les motivations
Le constat étant fait qu’on photographie et plus en plus, la question qui se pose est bien sûr : pourquoi ? Les réponses sont multiples et, souvent, cumulatives.
Disponibilité et simplification
C’est tout autant la disponibilité du photographe que celle du matériel.
Pour ce qui est des personnes, les conditions de vie ont très largement et régulièrement évolué depuis l’invention de la photographie. On dispose généralement de beaucoup plus de temps qu’il y a un siècle pour les activités de loisirs. Et aussi, en moyenne, de bien meilleurs moyens financiers pour acquérir tout le nécessaire aussi bien pour la pratique photo que pour les autres loisirs. Quant au matériel, son évolution favorise aussi son utilisation. Finie l’époque où il fallait apprendre avec assiduité – et parfois avec peine – les bases nécessaires à toute pratique de la photo. Malgré une apparente simplicité, le matériel était difficile à utiliser, tout devant être pensé au préalable. Même s’il s’est beaucoup complexifié avec le temps, devenant de plus en plus performant, cette évolution s’est accompagnée de l’invention d’automatismes divers qui ont simplifié, pour les photographes, les manœuvres conduisant à la production d’images.
Ce qui était déjà vrai avec les appareils photo traditionnels, est devenu encore plus évident avec les smartphones. Sur ces derniers, le plus souvent (sauf sur certains modèles plus « pensés » pour la photo), les utilisateurs n’ont pratiquement plus aucun réglage à paramétrer, si ce n’est choisir entre photo et vidéo. Certes, j’exagère quelque peu le trait, mais chacun comprendra l’idée. De plus, une très large majorité d’individus possède dans sa poche ou dans son sac un tel appareil « à tout faire », donc capable aussi de photographier. Cette disponibilité permanente favorise très largement la prise de photos en toutes circonstances.
L’abondance technologique
APN…
En plus d’être facilement accessibles en termes de prix et de fonctionnement, les appareils modernes capables de photographier (APN comme smartphones) présentent un avantage par rapport aux appareils du passé : le coût de production des images est devenu presque nul. Avant, il fallait acheter des pellicules (prix divers en fonction de la sensibilité, du nombre de prises, etc.), et, une fois exposées, les faire développer et tirer – les cas échéant en format agrandi – dans des boutiques spécialisées. Le coût était loin d’être négligeable. Je me souviens d’un voyage d’une dizaine de jours effectué en 1998 avec un reflex argentique de l’époque. J’en était revenu avec 16 rouleaux de 36 poses, soit 576 photos, dont le traitement m’avait coûté approximativement 2000 francs (on n’était pas encore à l’euro), soit un peu plus de 300 euros. Un certain nombre d’entre elles ne présentaient aucun intérêt, certaines étaient même ratées. Aujourd’hui, on dirait : « Petit joueur ! »
D’un voyage semblable en 2019, pour la même destination, avec un APN, je suis revenu avec presque 4 fois plus d’images. Toutes n’étaient pas réussies, c’est vrai. Mais le coût était bien moindre.
Désormais, avec le numérique, les coûts sont gommés même si, quand on y regarde de plus près, ils ne sont pas tout à fait nuls. On n’achète plus de pellicules utilisables une seule fois, mais des cartes mémoires réutilisables de très nombreuses fois. On utilise des batteries qu’il faut bien sûr recharger, mais plus de piles au mercure chères, polluantes, et à la durée de vie limitée.
… comme smartphone
Et tout cela est encore accentué par les smartphones – qui n’ont certes pas que des avantages en termes de photographie – mais qu’on a toujours avec soi, qui sont légers et servent à tout un tas de choses. Cette disponibilité et leurs performances toujours en accroissement, favorisent très largement leur utilisation en photo par un nombre de plus en plus important d’utilisateurs. Sortir son smartphone pour photographier (ou enregistrer une vidéo) est devenu un réflexe, par nature incontrôlable.
Des motivations sociologiques, voire philosophiques
Nous ne nous lancerons pas, ici, dans une étude sociologique des motivations qui guident le geste photographique. Mais il est clair que de nombreuses raisons mènent à ce geste devenu banal et, dans de nombreux cas, sans le moindre intérêt. En voici quelques unes ; on photographie :
- pour enregistrer une information qu’on souhaite conserver : un prix, une étiquette descriptive, une référence, une recette …
- pour « immortaliser » l’inattendu, parfois cocasse
- par précaution (« on ne sait jamais, ça pourrait devenir intéressant ! »)
- pour tenter de gagner une sorte de « validation » sur les réseaux sociaux
- par imitation : quelqu’un fait une photo d’un sujet, on fait la même chose (comme pour éviter de rater un éventuel « scoop »)
- et bien d’autres raisons encore !
Le stockage et les réseaux sociaux
Malgré cette production massive, la plupart de ces photos ne sont quasiment jamais regardées après leur prise. Des études révèlent que 68% des photos stockées sur nos téléphones tombent aux oubliettes peu après leur capture initiale. Nous accumulons sans trier, créant des bibliothèques numériques pléthoriques dans lesquelles retrouver un souvenir précis devient paradoxalement difficile.
Le stockage « cloud« a explosé en conséquence. Ce que nous disent les études précédentes est assez effarant : on estime que Google Photos héberge à lui seul plus de 4 trillions de photos, et ce nombre augmente de 28 milliards de nouvelles images chaque semaine. Bien entendu, Google s’abstient de confirmer ces chiffres.
Quant aux réseaux sociaux, ils alimentent considérablement cette frénésie photographique. Instagram enregistre plus de 95 millions de photos et vidéos publiées quotidiennement. Mais pour une photo publiée, combien sont prises ? Les utilisateurs prennent en moyenne 7 à 10 photos avant d’en sélectionner une à partager, générant ainsi une énorme masse de contenus « jetables ».
Et il arrive que l’on retrouve cette même frénésie de « déclenchite aigüe » sur certains forums. Sur l’un d’entre eux, parmi les plus fréquentés, certains membres postent tous les jours une ou plusieurs image(s). Il est des cas où on se demande vraiment ce qui a pu pousser les auteurs à presser sur le déclencheur, tellement ce qui est présenté est sans intérêt, ou mal cadré, mal exposé, ou post-traité « à la hussarde », ou même d’un goût douteux. Parfois, c’est tout cela en même temps. Et pourtant ces photos sont réalisées avec des moyens nettement plus élaborés que des smartphones !
Conséquences environnementales et sociétales
Cette surconsommation d’images n’est pas sans impact. Le stockage numérique consomme de l’énergie : on estime que les data centers dédiés au stockage de photos représentent environ 1% de la consommation électrique mondiale. Chaque photo stockée dans le « cloud » a une empreinte carbone, certes minime individuellement, mais considérable à l’échelle planétaire.

En fin de compte, le « trop » est-il vraiment un problème ? S’il ne l’est pas encore à l’époque actuelle, il le deviendra très probablement à l’avenir. Sauf si on invente et qu’on met à la portée de chacun de nouvelles solutions de stockage et de conservation des images. Dans la première décennie de ce millénaire, on a beaucoup parlé des mémoires holographiques et des immenses espoirs qu’elles suscitaient. Où en est-on vingt ans plus tard ? Je n’ai pas de réponse claire, mais on peut déjà constater que, si le projet avance toujours, on est encore très loin de sa « démocratisation ». Les mémoires holographiques ne sont pas encore à la portée de chacun.
Mais ne dramatisons pas ! C’est très loin d’être le problème le plus important auquel l’humanité est confrontée. Même s’il y participe de façon pas tout à fait négligeable.
Sur un plan autre que purement matériel, en revanche, plusieurs arguments suggèrent que, oui, c’est un problème.
La perte de l’instant présent
De nombreux psychologues alertent sur le fait que photographier constamment nous déconnecte de l’expérience vécue. Une étude de 2022 (qui a partiellement inspiré le présent article), basée sur différents travaux de recherche, a montré que les personnes qui photographient un événement s’en souviennent parfois moins bien que celles qui l’ont simplement vécu. C’est tout de même assez paradoxal : le but de l’image est pourtant de garder un souvenir « palpable » d’un évènement ! Cet impact négatif sur la mémoire peut s’avérer important, et surtout préoccupant. Et puis, est-ce bien raisonnable, pour conserver nos souvenirs, de faire une confiance aveugle, si l’on peut dire, à un appareil photo (générateur d’images) ou un ordinateur (conservateur d’images) ? C’est une sorte de « béquille », certes utile, mais qui ne devrait pas prendre une place hégémonique.
Par ailleurs, photographier c’est, en quelque sorte, regarder le réel, le documenter, plutôt que le vivre. Or, il apparait nettement plus important de vivre notre vie que de la documenter, tant cette « documentation » est inintéressante pour une grande majorité de nos congénères.
La dévaluation de l’image
Quand tout devient photographiable et que tout est photographié, la photo perd de sa valeur symbolique et émotionnelle. Nos grands-parents conservaient précieusement quelques dizaines de clichés ; nous en possédons des milliers sans y attacher la même importance. Sauf, peut-être, lorsqu’elles sont relatives à des évènements importants ou des catastrophes naturelles (par exemple des inondations). En pareil cas, on se plait alors à rechercher et montrer les photos (papier) des évènements similaires survenus dans le passé (les photos des inondations de 1910 en sont, c’est le cas de le dire, une illustration fréquente).

Et que faut-il penser des « selfies », ces auto-portraits si largement pratiqués et qui, de mon point de vue, dénotent souvent une tendance narcissique de leurs auteurs ? Récemment encore, en voyage à l’étranger, je m’amusais de voir certaines personnes s’autophotographier systématiquement devant un monument, manière sans doute de prouver ensuite à tout le monde qu' »elles y étaient » ! Quelle est, objectivement, la valeur intrinsèque de ces images pour toute autre personne que les intéressés eux-mêmes ? Que peut-on en attendre ? Une reconnaissance ? Un sentiment de fierté ? Une « validation » de ce que l’on prétend être ? Peut-être toutes ces réponses à la fois.
Le tri : anxiété et travail
Face à des dizaines de milliers de photos accumulées, beaucoup ressentent un stress lié à l’impossibilité de tout organiser ou de faire le tri. Même si ce n’est pas le plus important, c’est un élément du problème qu’il ne faut pas négliger. Plus grave est le constat qu’on ne fait pas toujours, loin s’en faut, de très bonnes photos. On en rate beaucoup, et beaucoup ne servent à rien : c’est le cas, en particulier, lorsque l’on shoote en rafales plus ou moins importantes, dans l’espoir de capturer LA bonne image.
On y parvient peut-être, mais à quoi servent alors toutes les autres photos similaires de la série ? À rien, la plupart du temps. Pourtant, elles ont nécessité un « travail » du photographe, de son APN aussi (usure progressive ?) et ne sont pas sans impact sur la consommation d’énergie (batteries). Et, pour les longues séquences d’images, le tri devient alors une tâche d’ampleur parfois considérable. Et très chronophage, bien sûr !
Vers un usage plus conscient ?
De nouvelles manières de faire
Face à ces constats, un mouvement émerge prônant une photographie plus intentionnelle. Certains redécouvrent la photographie argentique qui, par ses contraintes (nombre limité de poses, coût du développement), impose une réflexion avant chaque déclenchement. Au prix, cependant, de l’utilisation de produits chimiques pas forcément inoffensifs pour l’environnement.
D’autres adoptent des stratégies de « détox numérique », se fixant des règles, comme ne photographier qu’un temps limité par jour, ou déterminer des moments « sans photo » pour être pleinement présent dans un évènement.
Il peut aussi être utile de limiter le nombre des photos « en rafale », sans pour autant les refuser systématiquement. Tout dépend des sujets et des conditions de prise de vue. En 2017, notre camarade Valia avait apporté à ce sujet des points de vue très intéressants. Dans beaucoup de cas, la photo au « coup d’œil » est plus gratifiante que des rafales.
D’une manière générale, il est important que la photo ne soit pas un pur réflexe, mais un acte conscient. Ce que l’on perdra en quantité, on le gagnera probablement en qualité.
Mon expérience
S’agissant de la rafale, je ne la pratique que très exceptionnellement. Cela ne veut pas dire que j’ai raison ; c’est seulement un fait. Ou alors ma tendance « paysan économe » (que je n’ai jamais été en réalité).
Comme tout un chacun, il m’est arrivé, dans des expositions ou lors de visites de musées, de prendre un APN avec moi et de photographier certaines œuvres. Puis de transférer les photos sur mon PC, de les traiter (parce que souvent, je les ai prises dans des conditions difficiles : cadrage approximatif, lumière défaillante, etc.) et … de ne plus jamais les regarder.
J’y ai désormais renoncé, le plus souvent, et il m’arrive de plus en plus d’acheter des livres et/ou catalogues des expositions visitées. Le prix est parfois un frein, c’est vrai ! Mais les photos qui y figurent sont de bien meilleure qualité que celles qu’un visiteur (en l’occurrence moi !) peut prendre. Car leurs auteurs les ont prises sous des éclairages adaptés, dans des conditions bien meilleures.
Et, ainsi, j’ai plaisir à me replonger de temps à autre dans des ouvrages qui concernent Sebastiaõ Salgado, Sabine Weiss, Willy Ronis, Lee Miller, David Goldblatt, Vivian Maïer et bien d’autres photographes qui ont laissé une empreinte dans mon esprit, mais aussi dans des supports que tout le monde peut regarder et analyser. Cela m’évite, au surplus, des recherches longues et parfois incertaines dans mon logiciel de post-traitement/catalogage.
Et ces ouvrages ont un avantage pour l’environnement : une seule photo prise peut être dupliquée, sans incidence néfaste, à des milliers d’exemplaires.
En fin de compte, la question n’est peut-être pas tant de savoir si nous faisons « trop » de photos. Ce serait plutôt : pourquoi les faisons-nous et qu’en faisons-nous ensuite ? Entre mémoire externalisée, validation sociale et simple réflexe, nos motivations méritent d’être interrogées pour retrouver un rapport plus équilibré à l’image.



2 réponses
Bonjour Micaz, bonjour Mélusine : Quant au matériel, son évolution favorise aussi son utilisation. Favorise, Mélusine, s’il te plaît !!! ☺☺☺ Article excellent et plus encore ! Je shoote depuis des années, sans compter mes images ni le temps qu’il me faudra pour les trier. Puis, lors d’un shooting, récent, à Paris, j’ai rencontré un collègue qui m’a expliqué son point de vue : Éric, arrête de shooter comme un bourrin, regarde, plutôt, ce que tu photographie !!! Ah bon ? Ben, comment tu fais, toi ? Simple, pense que tu n’as que 36 poses, ça t’obligera à réfléchir à ce que tu veux voir à travers ton objectif ! J’ai profité de ce, bon, conseil lors du-dit shooting et effectivement, moins d’images à trier et plus de photos réussies ! Depuis que je pratique en suivant cette approche mes cartes « mémoire », mes disques durs et mes yeux me remercient… ☺☺☺ Amités aux 2 du PhotoKlub.
Merci pour ce message.
Sage conseil, celui donné par le collègue. Mais je ne suis pas sûr que tout le monde le suivrait !