Nous l’avons déjà souligné dans un article précédent, il faut préserver les photos, car elles font partie du patrimoine culturel. C’est au travers de fonds photographiques privés ou publics, de plus en plus nombreux, que la préservation de certaines collections pourra s’effectuer. Une entreprise très vaste et complexe qui s’articulera essentiellement autour de 2 phases. La première va concerner la numérisation proprement dite, avec les enjeux s’y attachant, tandis que la seconde va s’attacher à l’aspect de la restauration.
Numériser pour préserver
- Faciliter la restauration en utilisant les outils numériques proposés par certains logiciels ;
- Remplacer les différents supports matériels par des pendants numériques. Sans numérisation, toute communication de clichés analogiques ne peut être envisagée qu’en procédant à de nouveaux tirages. Ce qui pouvait aggraver l’état physique des supports. Avec la numérisation, un fichier informatique en haute résolution de l’image est créé, ce qui permettra d’obtenir ultérieurement autant de copie numérique que nécessaire, à des résolutions différentes et adaptées aux besoins.
Numériser, oui ! Mais numériser quoi ?
Pour commencer, il faut se demander si on doit tout numériser, car cette activité est longue et coûteuse. Il conviendra donc d’établir assez rapidement des critères portant sur l’intérêt des images composant un fonds photographique. Un travail en amont sera nécessaire afin d’écarter tout ce qui était en très mauvais état (la restauration devenant compliquée ou impossible). Ou tout ce qui est d’un intérêt relatif, voire anecdotique. Il conviendra de privilégier le matériel inédit ou doté d’un intérêt historique fort.
C’est la tâche à laquelle ont été confrontées les personnes en charge de gérer le fonds dit « Le Matin ». Tout commence à la libération de Paris en 1944, quand un quotidien né en 1884 se saborde suite à sa collaboration avec le régime de Vichy et l’occupant nazi. « Le Matin » a eu une autorisation de parution durant la période 1940-1944, celle de l’occupation nazie de Paris. De nombreux sujets ont été couverts et, si une bonne partie est sans grand intérêt historique, la photothèque importante (pas moins de 12 tonnes et environ 320000 documents analogiques) contient de nombreux témoignages sur la première partie du vingtième siècle et sur toute la période de la Deuxième Guerre mondiale. Pour les chercheurs et historiens, il s’agit là d’une mine d’or sur les effets de l’occupation ou la politique de collaboration de l’État français (le STO, les rafles).

La tâche de la valorisation du fonds fut confiée au Musée de la Résistance nationale. Afin de mener ce travail passionnant, des décisions compliquées ont certainement dû être prises quant à la numérisation de certains documents.
La numérisation des fonds photographiques analogiques
Un fonds photographique analogique est constitué essentiellement de négatifs, mais pas que. Les supports analogiques sont variés, allant du verre à la pellicule en passant par le carton. Ce qui en contraint la lisibilité et l’exploitation, car ils sont parfois trop fragiles pour être manipulés. La numérisation en haute résolution est la seule solution si on veut pouvoir en disposer à l’avenir.
Durant toute une période en France, il y a eu bien des interrogations quant au protocole à respecter sur la manière de procéder. Aujourd’hui, tout le monde est à peu près d’accord sur certains points.
Respect de la copie numérique
La copie numérique obtenue par la numérisation doit être en haute résolution, brute et non post-traitée. Elle doit être réalisée en tenant compte de l’intégralité de l’œuvre, sans recadrage ou corrections et dans le respect des intentions de l’auteur. S’il existe des mentions sur le côté ou à l’arrière de la photo, celles-ci devront être intégrées. Lors de la sauvegarde dans un format numérique non compressé pour éviter toute dégradation (très souvent en TIFF), le fichier pourra être complété par des métadonnées apportant des informations sur l’image. Cette version initiale sera la seule à être une copie quasi conforme de la version analogique.
Version dite d’exploitation
La création d’une version d’exploitation sera créée à partir de cette version « brute ». Dans le respect de l’œuvre originelle, tous les traitements nécessaires pourront être appliqués. C’est cette version qui servira par la suite à la création des images pour exploitation.
Préservation de l’oeuvre originale
En aucun cas on ne pourra détruire l’œuvre originale. C’est idiot de le préciser, mais pendant longtemps la question de la destruction s’est posée. Conserver les photos dans les supports d’origine s’avère coûteux en termes d’espace de stockage adéquat. Il a donc été tentant de s’en débarrasser. Bien qu’il n’existe aucun texte légal sur ce sujet, en France la déclaration de Florence (29-31 octobre 2009) semble devenir une règle. Il est désormais acquis qu’un fichier numérique n’est qu’une copie imparfaite de l’œuvre originelle, conditionné par les moyens technologiques employés.
Or, ceux-ci évoluant, une amélioration des rendus est toujours possible. De plus, la pérennité des fichiers numériques et des supports de sauvegarde n’étant pas acquise, des migrations successives sont à prévoir. Au-delà même de la valeur d’une œuvre, il est essentiel de conserver les originaux après leur numérisation.

On peut conclure que le support digital est une réponse élégante à de nombreuses demandes. Sans compter qu’elle permet de valoriser les fonds et donc de permettre des entrées financières, offrant ainsi la possibilité de mettre en place un cercle plus vertueux. Attention tout de même, car si toute photographie peut-être numérisée, la diffusion doit s’effectuer dans le respect du droit d’auteur. L’autorisation explicite des ayants droit est donc impérative.
La déclaration de Florence d’octobre 2009
Très rapidement la numérisation des fonds photographiques argentiques a semblé être une solution pour leur préservation dans l’avenir. Et de nombreuses voix se font jour pour supprimer les images argentiques originales, à partir du moment où un pendant numérique existait. Essentiellement pour des raisons de coûts de stockage. De nombreuses personnes et organismes se sont élevés contre ce courant de pensée. Une opposition qui s’est finalement traduite par la déclaration de Florence, à la fin octobre 2009. Dans ce texte, il a été montré qu’en aucun cas une version numérique pouvait se substituer complètement à l’original analogique. Qu’il s’agissait d’objets distincts, non interchangeables, avec des caractéristiques physiques et des destinations différentes. Dans ce cadre, toute numérisation d’une œuvre analogique ne peut que la compléter et non remplacer.
Ce texte de Florence a très certainement servi de base de la réflexion intellectuelle qui sert à la numérisation en France au travers de ce vade-mecum du ministère de la Culture. À noter qu’il n’existe toujours pas de cadre réglementaire sur ce sujet. Ce qui est étonnant !
Mission restauration
Un des aspects de la conservation est la restauration des médias afin de les prévenir des dégradations du temps.
Un métier en évolution
Certains supports sont particulièrement fragiles. Mais pas seulement les planches de verre, car de nombreux papiers photo vieillissent très mal et virent avec le temps. Les images prenant alors une teinte rosâtre ou jaunâtre (ces vieux tirages nécessitant un travail particulier sur la balance colorimétrique et sur les gradients, ces zones affectées par un dégradé coloré). Afin de préserver, il faut en passer par l’étape de restauration. À l’instar des tableaux, des ateliers spécialisés ont fait leur apparition au fil des années. L’arrivée des outils numériques a changé leur manière de travailler, faisant évoluer le métier.

Progressivement, les outils traditionnels (souvent travail en chambre noire avec crayon à papier et autres accessoires lors de retirage) ont été remplacés par la station de travail informatique et des logiciels comme Adobe Photoshop. Ce logiciel est sans doute le plus connu du public, mais il n’est pas le seul. D’autres outils pouvant être plus spécialisés dans certains domaines existent. Ainsi, il est même possible de donner un aspect argentique aux images numériques en appliquant des filtres recréant l’aspect visuel de certaines pellicules argentiques.
Un mot d’ordre : minutie
Selon l’état des clichés, la restauration sera plus ou moins importante. Si les dégradations sont mineures (recadrage, suppression des poussières et autres petites taches, suppression des rayures et rétablissement des niveaux de contraste), elle sera relativement simple et rapide. Mais si les dégradations s’avèrent importantes (de la correction et restauration des couleurs à la récupération de zones effacées sur l’image), elle pourra être nettement plus lourde et donc plus couteuse.
Le tout, évidemment, devant s’effectuer en effectuant un travail soigné. Sans oublier qu’il doit être effectué dans le respect de la « vision d’origine de l’auteur ». Car restaurer ne signifie pas transformer.

On y reviendra sans nul doute dans un futur proche.
Sauvegarder le patrimoine photographique est une tâche plus complexe que certains pourraient le penser. Mais c’est une excellente chose que de savoir que le travail de « grands » photographes comme Willy Roonis est sauvegardé, conservé et diffusé, à l’instar des tableaux de Léonard de Vinci ou de Raphaël. Une grande mission.
Crédit photo : Vivian Meier (tête d’article), Musée National de la Résistance, Non connue
2 réponses
Hélas, tout n’est pas rose en ce domaine, cf. en ce moment les interrogations sur l’avenir du fond Roger Violet, précieuse mémoire de la première moitié du 20 éme siècle.
Oui, tout n’est pas rose. Il y a encore du flou. D’où mon regret d’absence de normes en la matière.
Ensuite, il faut vraiment savoir qu’entretenir des fonds photographiques cela coûte très cher. Beaucoup plus que l’on ne le croit. Et donc qu’il faut avoir des financements.