Dans les différents articles que ceux qui nous suivent ont pu lire, nous avons souvent parlé composition, cadrage et technique en général. Nous avons de ce fait rappelé les principes que devrait observer toute personne qui fait des photos.
Mais nous avons beaucoup plus rarement évoqué l’attitude des personnes qui voient les photos, sans bien sûr les avoir créées. Autrement dit, nous n’avons pas précisé comment il faut lire une photo. Notons cependant que la lecture d’une photo est très largement conditionnée par le savoir-faire du photographe qui la soumet à « critique ». C’est par ce savoir-faire qu’il va inciter le lecteur à voir prioritairement tel ou tel aspect de l’image. Nous aurons probablement l’occasion d’évoquer à nouveau cet aspect des choses.
En fait, on ne va jamais pouvoir contrôler la façon dont les personnes vont réagir à nos images, ni comment ils vont les interpréter. Ils peuvent imaginer beaucoup de choses, aller très (trop ?) loin. Ce qui est une bonne chose finalement, puisque cela veut dire qu’ils s’intéressent un peu à ce qu’on propose.
Des méthodes pour lire une photo
Il y a quelques années, j’étais inscrit sur plusieurs forums photo et il m’est arrivé d’y poster des images afin de recueillir non pas des éloges, mais plutôt des critiques (si possible constructives). Une critique n’est, a priori, ni positive ni négative. Elle doit surtout être constructive pour apporter des enseignements à la personne qui a produit l’image. A priori, on pense donc qu’elle est formulée par des gens qui ont la compétence nécessaire pour cela, donc qui maîtrisent le concept de photographie, car eux-mêmes la pratiquent à un bon niveau. Mais ça, c’est la théorie. La pratique est bien souvent très différente.
Lorsque vous lisez une BD – si cela vous arrive ! -, avez-vous remarqué que, très souvent, vous ne lisez que le texte dans les bulles ou dans chaque case ? Ce n’est éventuellement que dans un deuxième temps que votre regard se porte sur les dessins pour les « analyser ». Pourtant, ils sont très importants dans une BD ! Parfois, vous y trouvez des détails qui interpellent, font rire, émeuvent, informent, etc.
Eh bien, pour une photo, en l’absence totale de texte (sauf si le sujet est un texte, bien sûr !), c’est l’image qui doit faire l’objet de cette « analyse », avec toute l’attention qu’elle requiert. Il ne s’agit pas uniquement de la survoler du regard. Il faut y plonger et la parcourir en tous sens, pour en relever tous les aspects. Également pour essayer de comprendre ce qu’a voulu exprimer le photographe et comment il l’a fait.
Méthode « émotionnelle » pour lire une photo
L’émotion pure
Beaucoup abordent la lecture d’une photo par le chemin de l’émotion pure. Ils (Elles) ont une approche quasi exclusivement basée sur le ressenti. Pourquoi pas, direz-vous ? Après tout, on nous a seriné depuis des lustres qu’une photo, pour être réussie, doit générer une ou plusieurs émotion(s), « raconter » une histoire. C’est en effet important, essentiel, même. Si une photo raconte une histoire ou un début d’histoire, si elle provoque des interrogations, si elle apporte des contrastes entre les sujets, alors le photographe a déjà gagné. Mais est-ce suffisant ?
Tout le monde sait bien que la réponse à cette question ne peut être que négative. Que le thème de la photo puisse attendrir, émouvoir ou révolter le lecteur est une chose. Qu’il soit traité sans discernement ou n’importe comment en est une autre, bien différente, mais elle aussi importante, voire primordiale.
Cependant, il faut reconnaître qu’un même thème, quelle que soit la façon dont il est traité dans la photo, n’apportera pas obligatoirement à chacun les mêmes émotions et, par conséquent, ne suscitera pas non plus les mêmes réactions.
Quand ressentir des émotions
On ne lira pas tous les domaines photographiques avec la même approche. La photo d’un objet industriel ne provoquera sans doute aucune émotion particulière. Il n’en va sans doute pas de même pour une photo lors d’un reportage sur un lieu où s’est produite une catastrophe.
Des restes encore visibles de la tragédie d’Oradour-sur-Glane…
Ce n’est qu’une petite partie de ce qu’il reste aujourd’hui du village d’Oradour-sur-Glane.
…ne seront pas ressentis comme des ruines romaines anciennes datant de plusieurs siècles.
Des ruines romaines près d’Arles.
Et pourtant, dans les deux cas, on peut tout à fait voir des ruines pierreuses ou des constructions détruites. On pourrait multiplier à l’infini les exemples de sujets ressemblants, mais provoquant un ressenti très différent. C’est chose normale : on associe inconsciemment ce que l’on voit à notre personnalité propre qui, elle-même, est le résultat d’une éducation.
Lire une photo : méthode technique
Foin des émotions ! on ne voit que les aspects techniques de l’image. On cherche à savoir « avec quoi » l’image a été faite et, souvent, on en tire des conclusions hasardeuses. Pourquoi ? Parce que l’on a soi-même une pratique qui peut être à l’opposé de celle de l’auteur de l’image. Or, on sait bien que, pour un même sujet, on peut obtenir des images intéressantes avec des matériels très différents et des façons de les utiliser aussi diverses.
On se focalise – chose normale en photo – sur ce qui est quasiment mathématique : le respect des normes (règles de composition), l’utilisation de la lumière et son équilibre dans l’image, le respect absolu des règles du triangle d’exposition appliquées au sujet de la photo. Bref, toutes choses importantes, bien sûr, mais qui ne méritent pas une approche exclusive, au détriment des autres approches. Parmi ces autres approches, il y a bien sûr les émotions, évoquées précédemment, mais aussi l’approche artistique, le cas échéant. On dit bien « le cas échéant », car l’approche artistique n’est pas imposée dans tous les cas à celui (celle) qui a produit l’image. On ne conçoit pas de la même manière un portrait, une photo de paysage et la photo d’un objet industriel destinée à un catalogue de vente (ce n’est qu’un exemple).
Chaque domaine photographique a ses propres exigences, et il appartient au lecteur de les connaître au moins partiellement pour pouvoir valablement en commenter le respect (ou pas) par l’auteur de l’image.
Quelle méthode retenir in fine ?
Chacun comprendra, qu’il n’en existe pas une seule, mais plusieurs, concurrentes ou complémentaires. Et que l’on pourrait approfondir « jusqu’à plus soif ». Suggérons, par exemple, de s’inspirer de la « méthode des 6 chapeaux » préconisée par un psychologue maltais, le Dr Edward de Bono, dans un tout autre domaine que la photo, évidemment !
Explications en quelques mots. Le Dr de Bono affirme que, devant un problème donné, il faut tour à tour porter un chapeau (virtuel, évidemment !) de couleur différente et, pour s’exprimer, adopter les concepts attribués à chacun de ces chapeaux.
La méthode « des chapeaux »
- Le chapeau blanc
Représente la neutralité. Lorsqu’on le porte, il est IMPÉRATIF de s’exprimer avec une totale neutralité. En photo, cela pourrait se traduire par l’expression pure et simple de ce que l’on voit sur la photo, sans interpréter en quoi que ce soit.
- Le chapeau rouge
C’est le chapeau des sentiments, de l’émotion. On voit tout de suite ce que cela veut dire en matière de photographie : on décrit émotionnellement ce que l’on voit.
- Le chapeau noir
Ce sont les dangers, les risques, le côté négatif du problème. En photo, ce sont les critiques sur les défauts de la photo : mauvaise composition, mauvais cadrage, déséquilibre colorimétrique, etc.
- Le chapeau jaune
C’est en quelque sorte l’inverse du précédent : on note les aspects positifs dans le traitement du problème. En photo, on insiste sur ce qui est bien fait, qui apporte au lecteur une certaine satisfaction.
- Le chapeau vert
Avec ce chapeau, on fait des suggestions pour résoudre le problème ou pour apporter des améliorations. En photo, cela se traduirait par des préconisations constructives pour améliorer le rendu de l’image ou pour suggérer une approche différente permettant d’obtenir un meilleur résultat.
- Le chapeau bleu
Dans le « système » du Dr Bono, c’est l’animateur, l’organisateur, celui qui canalise les différentes interventions. En photo, ce pourrait être l’objectivité indispensable prenant en considération tous les aspects de l’image proposée, pour en tirer une synthèse des constatations faites et, ainsi, diriger vers une solution d’amélioration de la prise de vue.
L’appréciation finale
Si l’on applique la méthode du Dr de Bono, il faut avoir « porté tous les chapeaux » pour être en mesure de formuler une sorte de compte-rendu de la lecture de la photo. Ce compte-rendu constitue, bien sûr, la critique (au sens le plus noble) de la photo examinée. C’est le résultat d’une lecture objective par certains côtés, subjective par d’autres côtés. Mais, dans tous les cas, elle sera le résultat d’un examen complet – ou, pour le moins, poussé assez loin – de l’image soumise à l’appréciation du lecteur. C’est toujours préférable à une simple appréciation lapidaire, positive ou négative, qui, elle, n’est la synthèse de rien d’autre que du ressenti superficiel du lecteur qui la formule.
Et « en vrai » comme on (mal) dit aujourd’hui ?
Dans la réalité, bien peu de lecteurs d’images suivent un processus ressemblant à celui du Dr Bono qui, il est vrai, s’intéresse moins à la photo qu’à d’autres problèmes, sans aucun doute bien plus cruciaux, du comportement humain.
Il n’en reste pas moins que la lecture d’une photo ne sert strictement à rien si elle ne débouche sur aucun commentaire « d’icelle » comme s’exprimaient les moyen-âgeux !
Si on lit un tant soit peu les commentaires sur les photos postées sur bien des forums, on constate que les lecteurs sont très éloignés de ces concepts et que, le plus souvent, la « critique » issue de la lecture trahit uniquement le port d’un chapeau rouge, celui de l’émotion. Et encore ! ce n’est pas le ressenti d’une émotion globale et complexe, mais uniquement l’expression d’une satisfaction ou d’une insatisfaction. En termes simples, c’est « J’aime bien ta photo », voire simplement « J’aime » ou « J’aime pas », très rarement autre chose.

Donc, on ne critique absolument pas, on apprécie… ou pas, et ce, de façon très laconique, voire lapidaire comme dit précédemment. Parfois, par bienveillance, on ne voit pas le côté imparfait de l’image, en tous cas on n’en parle pas, même pour évoquer des pistes d’amélioration. Ou alors, au contraire, on ne voit que ça. C’est regrettable ! Pire : il arrive que le commentaire ne porte pas sur la photo, mais sur son auteur et là, c’est assez souvent (trop souvent !) négatif, voire hostile, selon les relations que l’on entretient avec lui. De plus, on ne tient pas compte de ce qu’a voulu exprimer le photographe, s’il a réussi à le faire ressentir.
Nous avions, il y a quelques années, déjà évoqué ces « travers ». Hélas ! rien n’a changé !
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Si la lecture d’une photo était méthodiquement conduite en observant tous les principes, adaptés bien sûr au domaine photographique, du Dr Bono, il n’en résulterait que du meilleur tant pour les lecteurs (jugement fondé, complet, et commentaire subséquents pleinement justifiés) que pour les auteurs des images dont la pratique pourrait s’enrichir et se développer.
Sans doute est-ce là un vœu pieux dans nos sociétés où prime la vitesse en toute chose, de la prise de vue au commentaire. Tous coupables de mal faire, de ne pas prendre le temps et, en fin de compte, de manquer d’objectivité ! Regrettable ? Oui, bien sûr, mais consternant aussi, même si cela n’est pas « la fin du monde » pour autant !






4 réponses
Bonjour Micaz, j’ajoute un septième chapeau à cet excellent article : chapeau bas ! Peu importe sa couleur !!! Faire « lire », « décoder » une photo à quelqu’un n’est pas un problème en soi, cela dépend bien sûr du sujet de la-dite image. Pour une commande, récente, lors d’un photcall à Paris, toutes mes photos devaient être soumises à l’attachée de presse du groupe. Soixante-dix et quelques images furent, donc, soumises à observation. Trois, seulement, furent validées… Et surtout pas une de celles que MOI, j’avais sélectionné ☺☺☺Donc, mon point de vue importe peu, seul le résultat compte. Chaque photographe applique SA technique, SA sensibilité et SON regard, professionnel ou pas, avant de déclencher, son image est le résultat d’années de pratique et d’usage de son boîtier. Dans le métier, il est dit qu’il suffit d’une image, pour être porté aux nues… (nuages !!!) Pour un observateur lambda, c’est SA sensibilité, SON point de vue qui déterminera la valeur d’une photo. À mon humble avis, autant de paires d’yeux, autant de ressenti envers la-dite image ! Mes photos plaisent en général, pas à tout le monde ce serait vraiment prétentieux, c’est bien là le principal et je ne jette rien, sauf les floues et les moches… ☺☺☺ Longue vie au PhotoKlub.
Bonjour et merci pour ce message qui résume bien toutes les vicissitudes du photographe !
Après lecture de cet article et des articles La critique photo1 et 2 je me sens tout à fait incompétent comme critique de photographie.
Le problème est que si seulement les experts en critique s’expriment, les forums d’entraide seront morts.
Alors que faire ?
Pour ma part j’ai décidé d’apporter mon humble avis, comme quelqu’un qui ne détient pas la vérité absolue.
La critique la plus basique que je fais quelquefois, c’est, Jaime.
C’est de l’émotion pure.
L’expert pourrait dire que cela n’aide pas le photographe. Mais si 10 personnes disent, Jaime, cela apporte au photographe un élément c’est que sa photo plaît d’un point de vue émotionnel.
Faute de mieux dans certain cas je préfère (à tort ou à raison) dire que J’aime plutôt que de rien dire.
N’ayant pas fait les beaux-arts, je me cantonne dans L’émotion pure.
Je porte généralement le chapeau rouge, et le chapeau noir quand je vois un défaut majeur qui nuit au côté artistique.
Quelquefois Le chapeau vert, mais c’est plus sur mes photos, paramètres d’un vieil objectif que l’on n’a pas dans les exif, bague allonge et cetera…
Merci Micaz pour cet article qui incite à être un meilleur critique, mais c’est pas évidant…
Merci pour ce message !
La critique photo n’est pas un exercice facile, en effet. Nous essayons de présenter des situations idéales, mais nous savons bien que quasiment personne n’agit de la sorte : c’est très compliqué et, trop souvent, ça demande un temps important dont personne ou presque ne dispose.
Je n’ai pas fait les Beaux-Arts non plus. Mais, avec l’expérience, on acquiert des connaissances et une culture photo qui permettent de « juger » (ou plutôt d’apprécier) avec plus de sûreté ce qui est présenté à notre regard. Le but n’est pas de « démolir » ou d’encenser une photo mais plutôt d’apporter à son auteur, si on le pense nécessaire, des éléments lui permettant d’améliorer sa pratique. Bien entendu tout cela résulte aussi de la personnalité et de la perception de chacun. Et là, je vous rejoins : si plusieurs « critiques » disent la même chose, sans se concerter, alors l’auteur de la photo peut légitimement penser que ces avis comportent une part non négligeable de vérité. Personnellement, je critique assez peu parce que je considère que l’auteur de la photo est le seul maître de ce qu’il a voulu faire et montrer… en se trompant parfois. Le nombre d’exemples est infini ! Par exemple, une photo floue n’est pas obligatoirement une photo ratée, si son auteur a EXPRESSEMENT voulu ce flou. Comment le savoir ? Là est la question. Alors, faute de réponse incontestable, parfois il vaut mieux ne rien dire.