La photographie vernaculaire

pkb_vernaculaire_

Pour qui se poserait la question, le terme « vernaculaire »vient du latin « vernaculus », qui signifie « domestique, indigène », ce qui appartient à la maison, au peuple, à la vie ordinaire.

D’accord, mais qu’est-ce que cela vient faire dans la photographie ?

Qu’est-ce que la photographie vernaculaire ?

Globalement, la photographie vernaculaire désigne l’ensemble des images produites en dehors du champ artistique ou professionnel. Ce sont les photos de famille, instantanés du quotidien, clichés de vacances, portraits d’anonymes, ou même des images trouvées dans des vide-greniers ou des marchés aux puces.

Ce type de photographie n’a pas été pensé pour être exposé dans une galerie ni pour traverser le temps. Il a été fait pour être collé dans un album, « punaisé » sur un mur ou « magnet-isé » (ce néologisme un peu « osé » m’amuse !) sur un réfrigérateur. Et c’est précisément cette absence d’intention artistique qui en fait la force : la photo vernaculaire capture la vie telle qu’elle est, sans mise en scène, sans filtre conceptuel, sans regard critique sur elle-même. Et pour le (la) photographe, comme on le dirait de nos jours, « sans se prendre la tête ».

On y trouve les gestes répétés des fêtes de famille, les sourires un peu forcés devant un monument, les enfants dans le bain, les chiens sur le canapé, les repas de Noël figés dans une lumière au flash trop crue. La liste est loin d’être exhaustive. C’est une archive involontaire de l’humanité ordinaire. Sans préparation, sans fard : du tout-venant, en quelque sorte !

pkb_vernaculaire_
Situation ordinaire dans une gare

Une pratique reconnue tardivement

Il serait toutefois erroné de penser que c’est une pratique « au rabais », réservée aux amateurs ne possédant aucune connaissance de la photo et surtout de la photo d’art ! Il est vrai qu’elle a longtemps été méprisée par le monde de l’art. Mais elle a commencé à être prise au sérieux à partir des années 1970-1980, notamment grâce à des collectionneurs, des artistes et des historiens qui ont commencé à percevoir dans ces images anonymes une valeur documentaire, affective et esthétique parfois considérable. Le banal a, d’une certaine façon, été élevé au rang d’un art reconnu.

D’ailleurs, de grands photographes professionnels, tels que Walker Evans et Martin Parr (1), ont été des pratiquants de la photo vernaculaire.

D’autres artistes comme Christian Boltanski, qui a travaillé avec des archives photographiques familiales, ou Joachim Schmid, qui collecte et réorganise des photos trouvées depuis les années 1980, ont contribué à légitimer cette pratique. Des institutions comme le MOMA (Museum of Modern Art) ou des collections privées ont commencé à préserver ces images comme des témoignages précieux du siècle passé. Les Rencontres d’Arles elles-mêmes, institution de la photo s’il en est, se sont intéressées à la photo vernaculaire !

Aujourd’hui, avec l’explosion des images numériques et des réseaux sociaux, la question de la photo vernaculaire se pose différemment. Nos « selfies », nos « stories » Instagram, nos photos de plats au restaurant (ou à la maison !) constituent une nouvelle forme de cette photographie du quotidien, mais avec une conscience de soi et une mise en scène qui la distinguent de l’innocence de la photo argentique d’autrefois.

pkb_vernaculaire_
Une photo qui ne restera pas dans les annales mais qui, comme d’autres, évoque des moments particuliers

Comment la pratiquer ?

Pratiquer la photographie vernaculaire, c’est adopter une posture particulière vis-à-vis du monde et de l’image. Plusieurs approches sont possibles.

Photographier sans prétention

La première règle est de se débarrasser du poids de l’intention artistique. Sortez avec un appareil simple — un compact, un téléphone, un jetable — et photographiez ce qui se présente : le repas du soir, un coin de rue, vos proches dans leur désordre naturel. Ne cherchez pas la belle lumière ni la composition parfaite. Laissez l’image être imparfaite, floue, coupée. C’est souvent dans ces « ratés » que réside la vérité.

L’objectif n’est pas de faire une belle photo, mais une photo vraie. Une photo qui rend compte d’une réalité ordinaire.

pkb_vernaculaire_
Photo prise lors de journées du Patrimoine.
L’affichette de gauche est explicite et pourrait s’appliquer aussi à la photo.

Collecter des photos trouvées

Une autre manière de pratiquer la photo vernaculaire consiste à collectionner des images produites par d’autres. Les marchés aux puces, les brocantes, les vide-greniers regorgent de photographies abandonnées : portraits de famille, photos de mariage jaunies, instantanés de vacances des années 1950 et suivantes. Ces images ont perdu leur contexte, leurs sujets sont anonymes, mais elles gardent une charge émotionnelle intacte.

pkb_vernaculaire_
Une brocante
pkb_vernaculaire
Des photos rapportant la banalité d’un environnement quotidien du passé…
pkb_vernaculaire
… Et, d’autres fois, rappelant des lieux connus ou célèbres (ici, en arrière-plan, les sanctuaires de Lourdes)

Parfois, elles ont été prises par des professionnels. Ils ont alors souvent soigné la lumière, l’exposition, le cadrage, la composition, toutes choses qui participent à ce qu’est une bonne photo.

Il peut même arriver que ces photos aient été réalisées dans des studios renommés. Elles en sont d’autant plus précieuses.

Rassembler ces photos, les classer, les associer, les mettre en dialogue, c’est déjà une pratique photographique à part entière. À défaut d’être photographe, vous devenez à la fois archiviste, historien et, d’une certaine manière, artiste.

Bien sûr, s’agissant de photos « papier », il faudra s’organiser en conséquence. Et prévoir de nombreux albums. Ou s’astreindre à les numériser pour les archiver sur support informatique.

Travailler avec des archives familiales

Vos propres albums de famille sont une mine. Numérisez de vieilles photos, explorez les images de vos parents ou grands-parents, repérez les répétitions, les rituels, les absences. Que dit cet album sur la manière dont votre famille a voulu se représenter ? Quelles scènes n’ont jamais été photographiées ? Au contraire quelles scènes ont très souvent été « immortalisées » (les bébés nus sur un coussin, par exemple) ? Images de bébés qui, parfois, se transforment plus tard en cauchemar pour les adultes qu’ils sont devenus. La nudité d’un bébé n’a pourtant rien à voir avec celle d’un adulte ! Le travail sur les archives familiales est une forme puissante d’autobiographie visuelle.

Adopter les codes de la photo vernaculaire dans sa propre pratique

Vous pouvez aussi produire délibérément des images qui imitent ou célèbrent les codes de la photo vernaculaire. Des exemples : flash brutal, cadrage hasardeux, sujets surpris, arrière-plans encombrés, doigt sur l’objectif. Il s’agit alors d’un geste conscient qui joue avec l’idée d’authenticité. Des photographes contemporains comme Wolfgang Tillmans ou Nan Goldin ont intégré cette esthétique de l’instantané (« snapshot » en anglais) dans une démarche artistique revendiquée. Il n’est évidemment pas nécessaire, pour y trouver une inspiration, d’épouser leurs causes et motivations.

pkb_vernaculaire
On ne peut pas dire que, sur cette photo en carré d’une mère avec son enfant, le cadrage ait été particulièrement soigné !

Tenir un journal photographique

Photographiez chaque jour, sans thème imposé, sans projet défini. Le simple fait de documenter votre quotidien avec régularité produit, sur le long terme, une (ou des) archive(s) personnelle(s) d’une grande richesse. Ce journal visuel, même s’il ne sera jamais exposé, est une pratique vernaculaire dans le sens le plus noble : il dit qui vous étiez, comment vous viviez, ce que vous aimiez regarder. Cet aspect « documentaire » est aussi un regard sur l’époque photographiée. Certes, c’est le regard du photographe, mais il peut en dire long sur la période.

Ce que la photo vernaculaire nous apprend

La photographie vernaculaire pose des questions essentielles sur ce qu’est une image, sur sa valeur, sur qui a le droit de faire de l’art. Elle nous rappelle que la photographie, avant d’être un art, est un geste humain universel. C’est aussi le désir de fixer ce qui passe, de garder une trace de ceux qu’on aime, et de dire « j’étais là ! »

En la pratiquant ou en la collectant, on apprend à regarder autrement, à trouver de la beauté dans l’imparfait, à percevoir l’histoire dans le banal, à respecter les images que personne n’a jugées dignes d’être conservées. C’est, finalement, une école de l’humilité et de l’attention.

La conclusion logique de tout cela, c’est que chacun de nous a pratiqué (et bien souvent pratique encore !) la photographie vernaculaire. Comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir ! Rien d’extraordinaire, dans tout cela, au contraire ! Si on ne le savait pas, c’est tout simplement que le mot « vernaculaire » s’était dérobé à notre compréhension.

Même « vernaculaire », la photo a un sens : à chacun de nous de le faire ressortir pour la compréhension de toutes celles et tous ceux qui les regarderont.

pkb_vernaculaire_
Peut-on dire que cette photo ordinaire n’a pas de sens ?

 


 

(1) Martin Parr, décédé le 6 décembre 2025, fait actuellement l’objet d’une magnifique exposition au Jeu de Paume, à Paris.

2 réponses

  1. Merci Micaz pour cet article.

    Je ne savais pas que la photo vernaculaire avait acquis des titres de noblesse.
    Cela me réjouie car j’aime ces photos.

    Ce début d’année j’ai numérisé pas moins de 300 négatifs sur verre, du début des années 1900.
    Je pensais avoir des goûts bizarres. Je constate que je ne suis pas le seul. 🙂

    1. Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nombreux sont les photographes qui pratiquent la photo vernaculaire sans forcément en avoir conscience.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Translate »