La photographie, comme moyen d’expression, a dès le début de son existence cheminé comme sa grande sœur, la peinture.
Ainsi, dès les années 20 – juste après la Première Guerre mondiale – apparaissent des mouvements artistiques qui remettent en cause l’art dominant, comme Marcel Duchamp avec ses ready made, Magritte avec sa pipe qui n’est pas une pipe ou Dali avec ses montres molles.
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Ces remises en cause se succèdent avec l’Art Minimal, L’Arte Povera, l’Art Corporel… jusque dans les années 60, quand émerge aux États Unis l’Art Conceptuel. La Photographie Conceptuelle ne tarde pas à suivre.
La photographie conceptuelle
Elle s’intéresse à l’idée et à son illustration et non à la réalité et au rapport du photographe vis-à-vis d’elle. À la même époque on assiste à l’émergence de la sémiotique (étude des signes et de leur signification) *1. Le Langage (et son étude) devient un domaine incontournable, qui influence largement le domaine des arts, dont la photographie.
La photographie conceptuelle veut déconstruire les valeurs artistiques traditionnelles venues des arts graphiques. Elle nie l’émotion et s’attache à l’objectivité brute. Cette photographie va souvent s’accompagner de textes commentant les images ou plus exactement l’acte photographique. Car le but n’est pas de faire de belles photos, et il faut l’expliquer.
Le but est l’idée et l’acte de photographier. La maîtrise photographique n’est pas primordiale.
Concrètement cela se voit… Assez souvent on remarque que la mise en œuvre de l’idée est faite d’une façon approximative, avec de faux-raccords, des cadrages imprécis, une approche technique négligée ou volontairement (?) bâclée.


Parfois cette photo est construite autour d’une idée amusante, mais c’est un peu court pour construire une photo qui aille plus loin que le côté drôle, souvent fortuit, dû au hasard.
Le côté « trouvaille » fait des photos qui restent anecdotiques et l’habillage par des idées n’est pas à proprement parler un acte photographique, ni forcément convaincant. Cet aspect conduit facilement à une critique assez peu élégante, mais courante : « C’est la photo qu’on fait quand on n’a rien d’autre à dire ou à faire ».
Justifier une photo par une idée est possible avec n’importe quelle photo. Y compris avec des clichés que l’on peut ranger dans n’importe quelle catégorie autre que conceptuelle. Si tant est que ranger les photos dans des catégories soit intéressant ou nécessaire ! Voir la galerie.
Le devenir de la photographie conceptuelle
La photographie conceptuelle s’est sérieusement assagie aux USA, son berceau d’origine, vers la fin des années 70. En Europe elle perdure encore, en sourdine, faisant le bonheur de certaines galeries. Ce courant n’aura jamais réellement percé. Mais il existe.
Ainsi, j’ai vu une exposition qui se tenait du 8-10-2018 au 10-11-2018 à Paris, à l’Hôtel de Retz, rue Charlot. Lieu prestigieux pour une exposition très séduisante sur le thème du temps qui passe de Yannig Hedel (1948). Commentaire de présentation du galeriste : « Y. H. traque la course du temps sur l’architecture urbaine… »



Qu’il me soit permis de remarquer que, contrairement à nombre de photos conceptuelles, le travail de Hedel est particulièrement soigné, tant au moment de la prise de vue qu’à celui du développement de la pellicule ou des tirages, réalisés par l’auteur. Ces photos permettent ou appellent une remarque.
En peinture, et à plus forte raison en photo, les travaux abstraits, totalement abstraits existent peu. Tout juste peut-on citer Malévitch (carré blanc sur fond blanc…), Mondrian (et ses géométries), Jacques Villon (frère de Marcel Duchamp) ou encore Nicolas de Staël. Chez ces derniers la réalité traitée en aplats uniformes commence à pointer son nez. On sent sérieusement la filiation avec Cézanne.
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La frontière ténue entre le réel et l’abstrait
La « réalité abstraite » laisse souvent transparaître la réalité tout court, bien concrète. De la même façon, la photographie minimaliste peut se réduire à capturer des portions de réel, d’objets, de surfaces, non-identifiables et réduites alors à une image abstraite. Mais il suffit que l’image soit fouillée pour que la matière se révèle et que la photo soit plutôt macro – ou tout aussi bien macro – que conceptuelle.
On voit bien là que la frontière est ténue, poreuse. Les puristes de l’Art abstrait, peinture, photographie ou sculpture, sans distinction, considèrent que n’est abstrait que ce qui est totalement séparé de la réalité. Ils considèrent, par exemple, que Kandinsky n’est pas réellement un peintre abstrait.
De la même façon, on peut dire que certains clichés chez Hedel « représentent » des objets, difficilement identifiables par un large public, certes mais néanmoins identifiables. Quand on les a identifiés, on ne voit plus qu’eux. Mais, assez vite, on est pris par la photo et on oublie l’objet initial pour revenir au regard du photographe, à ce qu’il a saisi, à son idée.
La démarche conceptuelle peut donc fonctionner.
En fait cette démarche est un regard particulier. Il faut parvenir à se couler dans cette démarche, à faire fonctionner chez soi ce regard. C’est exactement la démarche de Marcel Duchamp avec son urinoir, pris et présenté comme un objet réel, sorti de son contexte et qui existe hors de ce contexte * 2. Tout comme le guidon de vélo devenu cornes de taureau chez Picasso * 3.

Mais dans la plupart des cas la photo conceptuelle représente des objets seulement décalés par rapport à leur réalité habituelle, dont le décalage est certes paradoxal, voire étonnant, mais sans plus… Dans le meilleur des cas, c’est du Magritte, c’est-à-dire une réflexion sur notre rapport au réel.
Mais le plus souvent, c’est de la photographie simplement amusante, mais anecdotique, dénuée de toute réflexion sur notre rapport au réel. Ce qui, en soi, ne pose pas le moindre problème, tant qu’elle ne se prend pas au sérieux. Quand elle se pare, se drape dans des discours savants, elle oublie ou fait mine d’oublier que ce qui est fumeux est proche de l’enfumage… pour utiliser un terme désormais à la mode.
*1 Fondée à la charnière XIXe / XXe siècles par l’américain Charles Sanders Peirce, continué par l’École de Tartu (Estonie) et Yuri Lotman… Roland Barthes, Umberto Eco, la sémiotique (ou sémiologie) concerne la linguistique (ou philologie), c’est-à-dire le Langage, parlé, mais plus largement les signes écrits, dessinés, le langage du corps, et tout ce qui fait sens, signification. L’ouvrage de Roland Barthes « La chambre claire » est un des ouvrages de référence du domaine photographique, par delà les frontières de la francophonie.
*2 Avec l’urinoir de Marcel Duchamps, force est de reconnaître qu’il est difficile de s’abstraire de l’image que nous avons, enfin les hommes, de l’objet et de sa fonction.
*3 Là, c’est plus facile.
GALERIE

Classée conceptuelle par qui ? Pas par les auteurs en tout cas !


Les deux photos ci-dessus et ci-dessous » sont classées « conceptuelles. Pourquoi ?




Crédit photographique Valia © pour les clichés signés. Cliquer sur les photos pour agrandir.





2 réponses
J’adore l’article et ce courant que je ne connaissais pas du tout.
Merci !
Merci pour le compliment, heureux que cet article ait apporté quelque chose de positif.