Des idées pour sortir des sentiers battus

Nous produisons aujourd’hui plus de photos en deux jours que l’humanité entière au 19ème siècle : dans ces conditions, comment faire preuve d’originalité, comment ne pas tomber dans l’uniformisation, autrement dit comment sortir des sentiers battus ?

Les sentiers battus

Quels sont-ils ? Bien souvent, sur les réseaux sociaux, là où règne l’image, on retrouve les mêmes sujets, les mêmes compositions, les mêmes filtres. Pratiquée à l’extrême, de la même façon, par des nuées d’auteurs différents, situés dans des lieux différents, la photographie tombe dans une uniformisation regrettable. C’est la facilité qui conduit à cet état de chose, aggravée par un manque certain d’imagination et gouvernée par le « suivisme », l’imitation aveugle de quelques « gourous ».

Vouloir sortir de ce processus n’est pas une posture élitiste, c’est une nécessité pour que nos images aient quelque chose à dire. Quelque chose qui serait différent. Quand on photographie différemment, on ne cherche pas juste l’originalité pour l’originalité, on doit chercher à montrer ce que l’on voit vraiment, pas ce qu’on nous a appris à voir.

Le développement d’une signature visuelle

Les grands photographes sont reconnaissables au premier coup d’œil, pas grâce à un filtre ou à un préréglage, mais parce qu’ils ont une manière unique de découper le réel. Cette signature ne tombe pas du ciel, elle se construit en expérimentant, en se trompant, en trouvant ce qui résonne en nous. C’est comme développer son style en écriture.

Plus on s’oblige à contourner les solutions faciles, plus notre cerveau devient inventif. C’est exactement comme l’improvisation en musique : au début c’est laborieux, puis des connexions neuronales se créent et alors apparaissent un peu partout des possibilités au départ peu évidentes.

Comment s’y prendre concrètement

Se donner des contraintes techniques créatives est un bon début, quelques conseils ? Allons-y !

La règle de la focale unique

Choisissez un 35 mm ou un 50 mm et ne photographiez qu’avec ça pendant un mois minimum. Pas de zoom pour vous sauver. Vous devez bouger, vous approcher, reculer, « zoomer avec vos pieds », comme on le dit souvent. Cette frustration initiale force à voir différemment l’espace. Les photographes de rue légendaires, comme Henri Cartier-Bresson ou Garry Winogrand travaillaient quasi exclusivement avec une seule focale. Cela vous conduira inévitablement à adopter des compositions plus personnelles, pas celles de tout le monde.

Le noir et blanc radical

Si votre APN possède un capteur monochrome (ce qui est finalement rare, puisqu’on n’en trouve que dans certains modèles Leica et, en prix plus « démocratique » sur le K-3 mark III monochrome de Pentax et sur le très récent compact Ricoh GR IV monochrome), aucun réglage particulier à faire sur la couleur : la photo sera nativement en vrai N&B, le capteur étant dépourvu du filtre de Bayer qui permet la couleur. Pour les autres boîtiers, réglez votre appareil pour des sorties exclusivement JPEG (pas de prise RAW) en monochrome. Vous apprendrez à voir la lumière, les textures, les formes pures sans la béquille de la couleur. Un ciel bleu magnifique ne sauvera pas une composition médiocre en noir et blanc.

La vitesse extrême (lente ou rapide)

Passez une journée à ne shooter qu’au 1/8000e pour figer l’invisible, puis une autre au 1/4 de seconde à main levée pour capturer le mouvement. Les longues expositions en plein jour avec des filtres ND à densité élevée – ND 32 (5 diaphragmes) à ND 1000 (10 diaphragmes) – transforment les scènes urbaines en paysages fantomatiques.

Le contre-jour systématique

Pendant deux semaines, photographiez uniquement avec la source lumineuse face à vous. Apprenez à gérer les flares, les silhouettes, les halos. C’est techniquement difficile, mais visuellement puissant. Si cette pratique du contre-jour ne vous est pas familière, vous obtiendrez, bien évidemment, des déchets importants. Mais c’est à ce prix que vous apprendrez à maîtriser la technique nécessaire. Les « clics » non satisfaisants ne seront pas pour autant des échecs : en corrigeant leurs défauts sur les suivants, cela vous mènera vers le succès.

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Choisir des angles et des perspectives inhabituels

  • La vision au ras du sol.

Posez littéralement votre appareil sur le bitume. Pas n’importe où, non plus ! Il faut quand même éviter qu’il reçoive des « shoots » bien plus violents que ceux d’un déclencheur ! Alors, les pieds des passants deviennent des monuments, les flaques des océans. Utilisez un écran orientable ou déclenchez à l’aveugle. Cette perspective enfantine révèle parfois des « mondes parallèles ».

  • La plongée verticale extrême.

Montez sur un pont, un balcon, une chaise, bref, tout endroit permettant d’avoir un point de vue « d’en haut ». Photographiez alors directement vers le bas. Les gens deviennent des formes géométriques, les ombres prennent le dessus.

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Photo prise – par une journée maussade – depuis le récent 1er téléphérique urbain d’Île-de-France

Bien sûr, il faut veiller prioritairement à la sécurité, mais cette vue « de drone » à échelle humaine crée des compositions abstraites fascinantes.

  • À travers quelque chose.

Ne photographiez jamais directement : utilisez des vitres sales, des grillages, des feuillages au premier plan très flous, des prismes, des verres d’eau. Le sujet est au-delà de l’obstacle, créant de la profondeur et du mystère. Là encore, la composition et la technique permettront d’obtenir des images non conventionnelles, bien plus originales.

  • Le cadre dans le cadre.

Cherchez des portes, des fenêtres, des arches, des miroirs pour encadrer votre sujet. Mais allez plus loin : utilisez des formes naturelles comme des branches, ou des éléments urbains comme des échafaudages.

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Depuis le Pont-au-Change (Paris)

L’invisible et l’ignoré

  • Les négatifs de la ville.

Photographiez ce que personne ne regarde : les fils électriques qui dessinent des partitions dans le ciel, les taches d’huile irisées sur le parking, les affiches déchirées révélant des strates de couleurs, les numéros peints sur les trottoirs. Le banal devient fascinant par l’attention qu’on lui porte.

  • Les moments interstitiels.

Pas le concert, mais l’accordage des instruments avant (et pas uniquement les instruments à vent !). Pas le marché bondé, mais la mise en place à 6h du matin. Ou encore le nettoyage à la fin du marché. Pas le monument, mais les touristes qui le photographient (la méta-photographie). Ces entre-deux racontent souvent plus que les moments « forts ».

  • L’arrière-plan comme sujet.

Inversez votre regard. Ce passant flou derrière le sujet net, cette ombre sur le mur, ce reflet dans la vitre : faites-en le héros de l’image. Décalez votre mise au point volontairement.

  • Les séries thématiques absurdes.

Photographiez uniquement des choses rouges pendant une semaine. Ou des ombres portées, des mains, ou encore des textures de rouille. Cette obsession monomaniaque affûte votre regard comme rien d’autre.

Chercher systématiquement le cocasse

Cela demande un certain sens de l’observation, mais, justement, cela vous permettra de le développer. Bien souvent, l’environnement présente des situations ou des éléments cocasses qu’il est bon de ne pas louper. Les deux photos ci-dessous, très différentes, en sont le témoignage.

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Un drôle d’animal, non ?
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Bon courage aux cyclistes !

Des techniques expérimentales

L’ICM (« Intentional Camera Movement« , « mouvement volontaire de l’appareil ») en fait partie. Pendant l’exposition, bougez l’appareil : panoramique horizontal, vertical, rotation, zoom. Une forêt devient une peinture impressionniste, une rue nocturne un tableau abstrait. Commencez avec 1/4 de seconde, puis ralentissez progressivement. La technique s’affine avec la pratique, alors pratiquez !

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  • La double exposition en appareil.

Superposez un portrait et une texture, un paysage urbain et des branches. C’est comme créer des haïkus visuels, des associations poétiques impossibles autrement. Notre ami Valia en avait donné des exemples dans cet article. C’était expliqué pour du matériel Pentax, mais beaucoup d’appareils d’autres marques permettent facilement ces surimpressions.

  • Le bokeh créatif.

Découpez des formes (cœurs, étoiles, losanges) dans du carton noir et placez-les devant votre objectif grand ouvert. Les sources lumineuses floues prendront ces formes. C’est kitsch ou magique selon comment vous l’utilisez.

  • La photographie sténopé moderne.

Percez un trou d’épingle dans un bouchon de boîtier, retirez l’objectif. Vous obtenez une netteté infinie, mais une image très sombre. Magique en plein soleil pour des paysages oniriques.

Dans le noir, bougez une source lumineuse (lampe torche, téléphone, feux de Bengale, etc.) devant l’appareil en pose longue. Ou inversement, gardez la lumière fixe et bougez l’appareil. Vous « dessinez » avec la lumière.

Briser la routine du post-traitement

Beaucoup d’entre nous traitent leurs photos RAW toujours de la même manière. Ils (Elles, aussi !) utilisent des « presets » (pré-réglages en français) leur permettant d’automatiser  beaucoup de points de traitement en post-production. Très bien ! Cela fait indéniablement gagner un peu de temps, voire beaucoup, parfois. C’est une méthode que je n’utilise pas. Pourquoi ? Parce que c’est aussi retomber dans une sorte de routine : toutes les photos traitées d’une manière unique et immuable finiront toutes par se ressembler. C’est aussi créer un nouveau « sentier battu ». Oui, je sais, cela permet d’acquérir un style, de se forger « une signature ». C’est vrai, mais ne dit-on pas « L’ennui naquit un jour de l’uniformité » (Antoine Houdar de la Motte) ?

Sauf si on a pris un sujet en rafale dans strictement les mêmes conditions de luminosité, cadrage, etc., un traitement identique d’une photo à l’autre ne se justifie pas, du moins à mes yeux. Si je prends plusieurs photos d’un même sujet, avec des angles différents, des cadrages différents, une composition différente, traiter toutes ces images de la même façon ne se justifie pas, bien au contraire. Alors, sortons de cette espèce de « zone de confort » et traitons chacune de nos images avec un peu plus de diversité voire de fantaisie.

La photo ci-dessous (une vue de Fort-de-France) est, on ne peut plus, classique. Difficile de s’y arrêter un long moment, n’est-ce-pas ?

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Une vue classique de Fort-de-France

 

Mais si on la post-traite en monochrome et qu’on la transforme en négatif, alors elle présente un autre visage et peut commencer à intéresser le lecteur. Elle n’est plus « classique », elle sort des sentiers battus.

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Un post-traitement particulier..

Sortir de sa zone thématique

  • Le photographe de paysage qui fait du portrait de rue

C’est terrifiant de pointer un appareil vers des inconnus quand on a l’habitude de cadrer des montagnes (ou d’autres paysages !). Mais cette friction vous force à penser composition différemment, à gérer l’humain, l’imprévu, l’éthique. Cela dit, ne contraignez jamais les personnes.

  • Le portraitiste qui fait de l’abstrait.

Oubliez les visages. Photographiez des détails architecturaux tellement serrés qu’on ne reconnaît plus rien. Cherchez les patterns, les répétitions, les jeux de lignes pures.

  • Le documentariste qui fait de la mise en scène.

Construisez délibérément une image, dirigez des modèles, créez un décor. C’est l’opposé de capturer le réel tel qu’il est.

  • Le photographe du spontané qui fait du studio.

Installez des flashs, contrôlez chaque paramètre lumière, travaillez lentement. L’opposé de la réactivité. C’est très formateur !

L’acceptation de l’échec et du processus

Le ratio qualité/quantité

Si vous expérimentez vraiment, vous allez produire beaucoup de déchets. Un photographe classique garde peut-être 10 % de ses images. Un expérimentateur 2-3%. C’est normal. Cartier-Bresson disait que ses premières 10 000 photos étaient ses pires. Sauf que maintenant, avec le numérique, vous pouvez atteindre ce chiffre en quelques mois.

Le carnet d’expérimentation

Notez scrupuleusement vos essais : « aujourd’hui, ICM vertical en forêt, 1/2s, 50 % de réussite, à refaire avec lumière plus douce ». Comme un scientifique, documentez. Vous construisez une grammaire personnelle. Montrez le processus, pas seulement le résultat. Les images ratées enseignent. Partagez vos échecs, expliquez pourquoi ça n’a pas marché. C’est désacralisant et libérateur. Et notez aussi les solutions mises en œuvre pour surmonter ces échecs.

L’imitation puis la divergence

Trouvez des photographes dont le travail vous fascine. Cela suppose de visiter des expositions, de lire des livres qui leurs sont consacrés ou dans lesquels ils « exposent » une partie de leurs photos. Choisissez-en un. Essayez consciemment de reproduire son style. Puis, une fois compris, cassez tout et trouvez ce qui vous différencie. Picasso a dit « les bons artistes copient, les grands artistes volent », mais il aurait pu ajouter « et les vrais artistes transforment ».

Outils et astuces pratiques

Les projets de type 365

Une photo par jour pendant un an, avec une contrainte. Certains ont fait 365 autoportraits, d’autres 365 portes, d’autres 365 instants dans leur rue. La répétition force l’inventivité. Si la durée d’une année vous paraît trop longue, adaptez-la à vos possibilités, mais ne lâchez pas, ensuite !La limitation volontaire.

Ne sortez qu’avec un appareil sans écran arrière (argentique ou alors occultez l’écran). Vous ne pouvez pas vérifier, donc vous devez vraiment voir avant de déclencher.

Les horaires décalés

Photographiez à 5h du matin ou à minuit. Votre ville familière devient étrangère. La lumière est différente, les gens sont différents, vous êtes différent.

L’interdiction de post-traitement

Cela suppose, bien sûr, de photographier exclusivement en mode JPEG. Vous faites cela pendant un mois, et vous ne vous autorisez aucun post-traitement. Vous apprenez à tout faire à la prise de vue : exposition, composition, lumière. Ou inversement : shootez volontairement « mal » pour rattraper en post-traitement, poussant votre logiciel de post-traitement dans ses retranchements.

 


 

L’essentiel reste l’intention. Sortir des sentiers battus n’est pas un exercice de style gratuit, c’est chercher votre propre rapport au monde visible. Chaque contrainte que vous vous imposez est une porte vers une nouvelle façon de voir. Et parfois, une seule image réussie après cent tentatives justifie tout le reste.

4 réponses

  1. Bravo Micaz pour cet excellant article.

    Je rebondi sur cette phrase tristement vraie :
    Bien souvent, sur les réseaux sociaux, là où règne l’image, on retrouve les mêmes sujets, les mêmes compositions, les mêmes filtres.

    Ce type de photo m’irrite particulièrement surtout en plus qu’en il s’agit d’utiliser le dernier plugin à la mode. J’ai l’impression d’assisté une lobotomisation de masse. Cela va à l’opposé du développement de la créativité de l’être humain.

    Compte tenu de ce phénomène cet article est vraiment le bienvenu.
    Merci Micaz

  2. Bonjour et merci pour votre site que je suis depuis plusieurs années aujourd’hui.
    Pour ma part, je m’interdis le poste traitement. Cela pose des contraintes qui retirent ce » filet de sécurité  » qu’il peut parfois donner l’impression de procurer. Et elle conduit à apporter grand soin à la préparation et au houx de la démarche.
    Bien à vous

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